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France : Société

Vouloir tout expliquer voire excuser pousse à nier la responsabilité et la liberté

Eric Deschavanne, professeur de philosophie, répond à Atlantico, suite au meurtre d'un adolescent par 4 autres :

"Votre question traduit à mon sens une difficulté – que les commentaires médiatiques reflètent généralement – à penser la possibilité du mal. C’est particulièrement vrai quand de tels actes impliquent des mineurs, comme si ceux-ci étaient considérés a priori comme des êtres à l’abri du mal, des innocents que seule la société pourrait corrompre. On s’interroge doctement sur les conditions du « passage à l’acte » chez des « jeunes à la dérive », soumis à la mauvaise influence des « images violentes » propagées par la télévision et les jeux vidéo. On cherche des explications du côté d’une sociologie ou d’une psychiatrie de bazar qui dépossèdent le sujet du sens de son acte et de sa responsabilité. Or, dans ce cas de figure, tout le fatras explicatif habituel semble particulièrement inapproprié : les jeunes en question n’habitent pas une cité-ghetto ; ils sont issus, nous dit-on, de familles unies tout à fait ordinaires ; ils sont intégrés et ne souffrent pas de problèmes psychiatriques. Certes, ils ont dû pratiquer les jeux vidéo et regarder la télévision, mais comme des millions d’autres jeunes qui, fort heureusement, ne se lèvent pas le matin en concevant le projet d’assassiner leurs petits camarades.

L’expression « passage à l’acte » me heurte plus particulièrement : empruntée au vocabulaire de la psychiatrie, elle est en train de devenir un tic rhétorique incontournable dans les médias. Le problème est qu’elle porte en elle une pré-compréhension de l’acte, pensé comme aboutissement d’un mécanisme psychologique ou d’un processus pulsionnel qui échapperait à la conscience de l’auteur, et d’où la liberté serait totalement absente. Or, si l’on met à part les circonstances où l’on a affaire à des fous authentiquement irresponsables, les actes réalisent une intention consciente : le sens de l’acte est donné par la juste interprétation de cette intention qui l’anime. Ce qui fait problème, ce n’est pas le « passage à l’acte » de ces jeunes, mais l’intention mûrement réfléchie d’exécuter froidement un camarade d’une balle dans la nuque ! La prise en considération de l’âge ne change en rien à la caractérisation de l’acte : juridiquement, ce sont des assassins, et moralement, ce sont des salauds."

Le mythe du bon sauvage né bon et perverti par la société, inventé par Jean-Jacques Rousseau, a vécu.

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5 commentaires

  1. Oui pour mettre l’accent aussi sur la responsabilité, mais il est important de savoir que le cerveau d’un adolescent est loin d’être entièrement formé (physiologiquement parlant). Et que ce n´est qu´à la fin de l´adolescence (20/22 ans) que les régions associées au contrôle cognitif supérieur (et notamment le contrôle inhibiteur, moral) parviennent à maturité grâce à l´achèvement du lobe préfrontal…

  2. Dans les commentaires de l’article en lien, certains suggèrent d’abaisser l’âge de la majorité de 18 à 16 ans (je n’ai pas eu l’impression que c’était à prendre au second degré, mais j’ai peut-être eu tort). L’ancienne majorité à 25 ans (ensuite ramenée à 21 ans -mais dès le service militaire un garçon était réputé majeur, ce qui n’était pas idiot-) était pourtant plus réaliste?

  3. Encore un meurtre apparemment prémédité, avec modification de la scène du crime :
    http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2012/04/04/97001-20120404FILWWW00713-mende-enfant-tue-par-arme-a-feu-deux-mineurs-gardes-a-vue.php#!
    On peut se demander s’il n’y a pas de la curiosité à voir ce que ça fait de tuer “pour de vrai !”

  4. Je suis partiellement d’accord avec l’auteur mais il faudrait apporter des nuances.
    En particulier, dans “Y a-t-il une vérité ?”, Jean Daujat (thomiste) rappelle que la moralité d’un acte se juge en fonction de l’adéquation des moyens employé avec sa fin. En particulier, c’est la fin dernière poursuivie qui doit être considérée.
    Un des problèmes de notre société relativiste est qu’elle ne propose plus de fin dernière. Chacun se retrouve donc “libre” de choisir la fin dernière qu’il souhaite.
    De plus, est-il si surprenant que ces ados aient préféré tuer leur camarade que d’être dénoncés alors qu’assassiner un enfant avant sa naissance parce que “ce n’est pas le moment” est reconnu comme un droit ?
    Si ces jeunes portent une très lourde responsabilité, notre société, avec ses structures de péché aussi.

  5. “L’explication nous sépare de l’étonnement, qui est la seule façon de nous rapprocher de l’incompréhensible. Ne pas comprendre, être stupéfait, c’est ce qui est encore le plus près de la compréhension de l’incompréhensible”. (Eugène Ionesco)

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