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Environnement

Une urgence française : ne pas se tromper dans l’arbitrage Nucléaire/EnRi

Une urgence française : ne pas se tromper dans l’arbitrage Nucléaire/EnRi

Le Salon beige a déjà fourni en octobre 2019 une présentation structurée des enjeux accompagnant la transition électrique telle qu’actuellement définie pour la France : en particulier suite à des accords politiques entre le PS (F.Hollande), EELV puis la majorité macronienne, se traduisant par exemple à court terme par des taxes envahissantes (cf le mouvement des Gilets Jaunes) pour financer des trajectoires s’appuyant sur le développement des EnRi (Energies renouvelables intermittentes, c’est-à-dire l’éolien et le solaire) ainsi que par la fermeture très prochaine de la centrale nucléaire de Fessenheim, pourtant en parfait état de fonctionnement.

Cette présentation s’appuyait sur des articles proposés dans le numéro de janvier 2019 d’une série des Annales des Mines, Responsabilité et environnement, consacré à L’économie du nouveau mix électrique.

Parmi ces articles était cité celui intitulé « 50%, ou 50% ? », une illustration particulièrement stimulante de la définition possible d’autres cibles que celles martelées par les apparatchiks de l’écologie politique, et rédigée par Jean-Marc Jancovici. L’auteur [ingénieur, enseignant, co-fondateur et associé depuis 2007 d’une entreprise de conseil Carbone 4,ayant aussi participé à l’ouvrage collectif, Décarbonons (Odile Jacob, 2017)] étudiait les avantages et les inconvénients de deux scénarios, le premier appelé « Je fais 50% – version antinucléaire » (la production globale d’électricité reste stable, ce qui n’est plus produit par du nucléaire l’est par un mix éolien-solaire. C’est grosso modole scénario gouvernemental actuel) ; le deuxième qu’il appelle « Je fais 50% – Version anticarbone » (l’énergie renouvelable développée est alors la géothermie basse température, qui se met en œuvre avec des pompes à chaleur, pour diminuer les chauffages au gaz et au fioul). Sa conclusion sur ce scénario :

« le chauffage au gaz et au fioul représente actuellement 400 TWh en France. Si on arrive à diminuer ces besoins par l’utilisation de géothermie, le rédacteur de l’article à la fin de ses calculs aboutit à un ensemble de 700 à 800 TWh produits en électricité, dont 400 par le nucléaire. C’est donc toujours 50% issus du nucléaire, mais dans une production d’électricité en très forte croissance globale ».

Un lecteur avisé a relevé que le même Jancovici avait été auditionné le 16 mai 2019 par une commission d’enquête de l’Assemblée nationale travaillant alors sur le sujet de l’impact économique, industriel et environnemental des énergies renouvelables, sur la transparence des financements et sur l’acceptabilité sociale des politiques de transition énergétique.

Le visionnage de cette audition apporte à l’article du Salon beige quelques compléments intéressants. En premier lieu, sous la forme de schémas.

Le premier schéma repris à cette présentation montre que la France est, parmi les pays développés, le cinquième (et premier grand pays par la taille) pour l’importance de la part de l’énergie primaire « bas carbone » dans la consommation totale d’énergie primaire, soit environ 45%.

Le deuxième schéma ci-dessous montre que la tendance lente à la décarbonation (grammes de CO2 par kWh d’énergie primaire consommée) de l’économie française a connu une forte accélération pendant la période 1975 à 1991 qui est celle du déploiement des centrales nucléaires pour la production d’électricité.

Le troisième schéma, identique au précédent, concerne l’Allemagne. On y relève trois faits intéressants. Le premier : il y a comme en France cette tendance lente, depuis 1965, à la décarbonation de l’énergie primaire consommée. Deuxième fait : depuis plusieurs décennies, et en particulier depuis 2011 et le lancement de l’Energiewende(suite à l’accident de Fukushima et la décision de sortir du nucléaire), l’Allemagne a investi de façon volontariste environ 300 à 350 milliards d’euros pour décarboner son économie (une autre source estime que 32 milliards d’euros ont été investis par an pendant les cinq dernières années, soit 160 milliards d’euros pendant cette phase particulièrement active, ce qui confirme l’ordre de grandeur).  Et résultat : une tendance absolument inchangée dans la courbe, malgré les sommes énormes investies dans les EnRi.D’où le titre donné à ce schéma : Il ne suffit pas d’investir pour décarboner…Troisième constat : au final, l’Allemagne présentée souvent comme un modèle produit toujours 80% de plus (125 vs 225) de CO2 par kWh d’énergie primaire consommée que la France !

Le deuxième enseignement que l’on peut tirer de cette audition est constitué d’ordres de grandeur sur les défis financiers ; devant permettre de comparer des scénarios.

Sur le schéma précédent concernant la France figure la somme de 300 milliards d’euros. C’est l’estimation (à la louche) de ce qu’il faudrait payer maintenant pour reconstruire le parc nucléaire français aux normes de sécurité actuelles. Dans la discussion à l’Assemblée nationale, une sorte de consensus s’est fait pour dire que, aux normes de sécurité passées, la construction du parc nucléaire français existant a coûté entre 100 et 120 milliards d’euros (quelle actualisation utilisée ? Ce n’est pas dit pendant l’audition).

Cela signifie aussi, en se reportant au schéma sur l’Allemagne, que la somme déjà investie dans les EnRi est équivalente à celle investie par la France dans ses centrales nucléaires. Sans aucun effet sur la décarbonation pour l’Allemagne, avec un effet majeur pour la France.

Toujours concernant l’Allemagne et selon d’autres sources, en vue d’une décarbonation totale à base de 100% d’EnRi (et donc en assumant en particulier les frais de stockage de l’électricité nécessaires), les sommes en jeu sont colossales : le Spiegel estimait qu’il en coûterait à l’Allemagne 3400 milliards d’euros pour multiplier par 3 à 5 fois la part du solaire et de l’éolien dans la production électrique allemande. Rappelons que le PIB annuel français est de l’ordre de 2400 milliards d’euros.

Autre ordre de grandeur provenant lui du tout récent Conseil européen à Bruxelles : au moment du traitement de la question de la neutralité carbone du continent à l’horizon 2050, il a été indiqué que la Pologne (PIB un peu inférieur à la moitié du PIB français ; gros consommateur de charbon qui fournit 80% de son électricité) aurait besoin pour mener à bien ce projet au niveau national de 500 milliards d’euros d’investissement.

D’ailleurs, un autre graphique ci-dessous (provenant également de M.Jancovici) montre les rapports de coûts entre nucléaire et éolien (terrestre ; pour l’éolien off-shore, comme pour le solaire, ce serait encore plus en défaveur de ces filières) : le coût final de l’éolien peut se révéler être entre 5 et jusqu’à 30 fois plus élevé que le coût du nucléaire.

Pendant son audition, M.Jancovici fait remarquer qu’avec 25 milliards d’euros, on peut donner une prime de conversion depuis un chauffage au gaz ou au fuel vers une pompe à chaleur d’un montant de 6000 euros pour 4 Millions de foyers.

Ou bien, autre comparaison proposée par M.Jancovici, les 100 à 150 milliards d’euros qui auront déjà été dépensés en France à fin 2018, y compris pour l’éolien offshore, en soutien aux EnRi (qui n’améliorent en rien la décarbonation de l’économie française mais accroissent considérablement ses importations et sa dépendance par rapport à des productions rares) auraient pu servir à financer la totalité d’une pompe à chaleur pour 10 à 15 millions de ménages en France, soit tous ceux chauffés au fuel et les trois quarts de ceux chauffés au gaz, permettant en sus de substantielles économies en importation de produits pétroliers. Voilà un genre d’équivalence roboratif qui bouscule quelques paradigmes même si deux aspects seraient alors à traiter (et sans doute des coûts à ajouter) : la capacité d’un secteur industriel –si possible français- à fournir les-dites pompes à chaleur ; la capacité du secteur nucléaire français à fournir le surplus d’électricité qui serait alors nécessaire.

Les sommes engagées sont donc gigantesques. Potentiellement, des centaines de milliards d’euros. A côté, la facture finale de l’EPR de Flamanville, de l’ordre de 12 à 13 milliards d’euros (pour beaucoup, des surcoûts ayant été dûs à une perte de compétences dans le domaine de la gestion des grands projets nucléaires par EDF) fait presque figure de petite bière…

Dernière pépite trouvée lors de cette audition : à un parlementaire qui faisait remarquer à M.Jancovici le charme de la diversité dans les approvisionnements électriques, ce dernier répondit : « Si on coupe une de mes jambes et qu’on la remplace par une jambe de bois, j’ai diversifié mes appuis. Je ne suis pas sûr que ma situation globale se soit améliorée ». A méditer…

Alors, que faire ? Encore interrogé dans le Figaro du 13 décembre 2019 sur les actions à mener en faveur de la décarbonation (Et au niveau de l’état, quelle serait la mesure la plus urgente à mettre en œuvre qui aurait le plus d’impact?), M.Jancovici donne les pistes suivantes :

« D’abord, je dirais, passer du temps à bien comprendre le problème! Ensuite, arrêter demain matin le soutien au solaire et à l’éolien et réorienter les quelques milliards d’euros qui y sont consacrés chaque année dans des mesures vraiment efficaces: aider les ménages modestes à passer à la pompe à chaleur, à isoler, à acquérir des voitures consommant très peu tout en obligeant les constructeurs à en faire, à faire des pistes cyclables et de l’agriculture moins émissive, etc.. ».

Et à la question « Est-ce à dire que le nucléaire seul pourra sauver le climat ? », M. Jancovici répond enfin :

« Le nucléaire fait partie des canots de sauvetage. À partir du moment où le navire principal -les fossiles – prend l’eau, et que vous devez le saborder aussi vite que possible pour des raisons climatiques, il vous reste les canots de sauvetage: les économies d’énergie, les énergies renouvelables et le nucléaire. Les militants qui s’opposent au nucléaire disent en fait «je ne veux pas utiliser un des canots de sauvetage car le gouvernail pourrait grincer». Ça ne fait pas baisser le risque global, ça l’augmente! ».

Il en résulte que les choix politiques, techniques et financiers encore devant nous sont cruciaux pour la France.

On est un peu inquiet du passif. On pense en particulier au rôle éminent que le PS (Parti socialiste), depuis la décision de L.Jospin de fermer SuperPhénix à celle de F.Hollande de fermer Fessenheim (décision endossée par E.Macron) a depuis quarante ans joué de façon opiniâtre en faveur d’une diminution des capacités productives de la France (il suffit d’y ajouter la retraite à 60 ans et les 35 heures). Sans compter la mise en place de la politique d’ouverture à la concurrence conforme à la doxa bruxelloise ayant abouti à mettre en place le dispositif ubuesque de l’arenh (accès régulé à l’électricité nucléaire historique) qui autorise les concurrents d’EDF à exiger la fourniture d’électricité nucléaire à des prix avantageux qui ne prennent pas en compte tous les coûts planifiables devant être supportés par l’opérateur historique.

On pense aussi à quelques déclarations gouvernementales récentes, en particulier de Mme Borne, ministre chargée de la transition écologique depuis l’affaire des homards derugyesques, et qui déclare que tous les scénarii sont encore à l’étude, y compris celui de 100% d’électricité d’origine EnRi et sans nucléaire. Ainsi, lors d’un récent débat sur « Quelle politique énergétique pour la France ? Quelle place pour EDF ? » tenu au Sénat le 11/12/2019 et qui n’a guère apporté de clarté, Mme Borne a encore déclaré :

« Dans le cadre de la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), il est prévu d’étudier tous les scénarios, de la construction de nouvelles centrales nucléaires au 100 % renouvelable. Plusieurs sujets alimenteront la réflexion du Gouvernement : les coûts de l’EPR2, sa compatibilité avec des technologies bas carbone, la capacité de la filière nucléaire à répondre dans ces délais à un programme de construction de réacteurs, la question de la gestion des déchets, la faisabilité technique et économique d’un scénario à 100 % renouvelable. Nous avons lancé une étude avec l’Agence internationale de l’énergie et RTE. Cela nous permettra de comparer les différents scénarios dans tous leurs aspects. La décision n’interviendra qu’après la mise en service de l’EPR de Flamanville ».

On se rappelle enfin l’engagement législatif de ramener la part du nucléaire à 50% en 2035 (d’où la remarque de l’article 50% ou 50% ?quant à la base de calcul en fonction des choix potentiels…). Le choix actuel de mise en œuvre de cet objectif repose sur la fermeture de 14 réacteurs nucléaires en sus de Fessenheim !

Une attention étroite à tous ces sujets est d’une haute exigence civique.Le Salon beige proposera prochainement un aperçu du rapport qu’a déposé la Commission d’enquête déjà citée le 25 juillet 2019 pour continuer de fournir des éléments d’appréciation.

Les principes non-négociables n’ont jamais été si attaqués. Aidez le Salon beige à contre-attaquer et à promouvoir la culture de vie !

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6 commentaires

  1. Logique écologique.
    En Allemagne, ils ont arrêté toutes les centrales nucléaires pour les remplacer par des centrales à charbon. Bilan brillant en termes d’émissions de CO2 et de particules fines.
    En France, on doit remplacer les voitures à moteur thermique par des voitures électriques et, “en même temps”, supprimer les centrales nucléaires. Quand toutes les voitures seront électriques, combien faudra-t-il construire des centaines de milliers d’éoliennes et de km2 de panneaux solaires pour fournir toute l’électricité nécessaire, compte tenu de l’inconstance de ces sources d’énergie ?

  2. L’approche idéologique, de quel bord que ce soit, fait perdre beaucoup de temps et d’argent. L’approche libérale quant à elle nous précipite vers le désastre. Jean Marc Jancovici a le grand mérite d’apporter des éléments rationnels pour affronter le défi énergétique. La génération aujourd’hui au pouvoir se comporte comme si la croissance devait éternellement se poursuivre, générant par exemple cette réforme des retraites qui sera sans objet dans un monde décarboné mais gâche notre fin d’année. En revanche les jeunes commencent à bien saisir le problème (et Jancovici participe à cette prise de conscience par ses conférences dans les grandes écoles). La petite tendance malthusiène de Jancovici est désagréable. Son vœu sera exaucé si nos politiques continuent à si mal anticiper l’avenir : les violences générées règleront le problème de l’effectif élevé de la population mondiale. Je pense enfin que Jancovici sous-estime l’intérêt d’une production énergétique en partie décentralisée : la réappropriation par les ménages de la production énergétique sera un peu plus coûteuse mais elle produira une responsabilisation salutaire et moins de gaspillages. Ce sera aussi un moyen de limiter les ambitions de monopole de certaines grandes entreprises. Concernant la question alimentaire, n’hésitez pas à écouter la conférence de Jancovici en septembre à AgroParistech : tout est dit ou presque…

  3. C’est vrai que Jancovici n’évoque jamais la possibilité que les particuliers auto producteurs sont probablement plus enclin à contrôler leur consommation et à l’adapter à leur production. Ceci dit il fustige surtout les gros producteurs éoliens qui se gavent de subventions, pas les panneaux chez les particuliers. En tous cas le discours de Jancovici prend de plus en plus d’ampleur, et c’est une très bonne chose.

  4. Je reproche à cette soi disant “transition énergétique” (quel pédantisme dans cette expression!) de juger tout par rapport à un critère FAUX, à savoir le taux de CO² dans l’atmosphère. Quand on sait que l’augmentation récente (depuis quelques décennies) du taux de CO² a fait reverdir la fameuse planète sur laquelle nous vivons, et que l’assimilation chlorophyllienne que l’on apprenait autrefois à l’école primaire est un et peut être le facteur essentiel de la vie de l’homme sur terre, on devrait être plus modeste au sujet du taux de CO². De nombreux auteurs ont écrit à ce sujet, notamment le professeur François Gervais ( L’innocence du carbone).

    Il existe pourtant d’autres critères bien plus concrets pour fonder une “transition énergétique”, par exemple l’épuisement des ressources naturelles (charbon, pétrole principalement). Le recours au taux de CO² comme critère est suspect car il ouvre et a déjà ouvert un marché des droits au rejet qui se porte bien et enrichit les experts boursiers en produits dérivés. Soyons plus réalistes: économisons nos ressources et concentrons-nous sur les ressources naturelles de plus longue durée cad: nucléaire, et surtout peut-être fusion (programme ITER) qui ouvre des perspectives quasi infinies.

  5. Malheureusement François Gervais et ses comparses (Courtillot, Moore etc…) sont des charlatans notoires dont les discours sont fondés sur des données trafiquées et/ou des interprétations erronés. Ils ont été réfutés a de nombreuses reprise.
    Ce serait effectivement une bonne nouvelle qu’ils aient raison, mais ils se trompent, et pire, ils induisent en erreur beaucoup de monde, ce qui fait perdre un temps fou dans la hiérarchie de ce qu’il faudrait mettre en place (pour le plus grand bénéfice des industries fossiles).

  6. Jhal apportez les preuves de ce que vous dites svp. Vous trouverez les preuves du contraire de ce que vous dites dans les ouvrages que je cite, comme dans de nombreux sites internet, en tapant CO².

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