Richard John Neuhaus, RIP

Nous l'avions cité à de nombreuses reprises sur ce blog : l'un des plus importants intellectuels catholiques américains, le père Richard Neuhaus, est mort hier matin à New York. Il était notamment le fondateur de la revue First Things.

Le site de la revue conservatrice National Review, où il avait longtemps écrit, lui rend hommage :

Neuh190 Richard John Neuhaus […] était le théologi  en et écrivain catholique et chrétien le plus influent dans l'Amérique de la seconde moitié du XXe siécle. […]

Le père Neuhaus [a exercé son influence] à travers ses livres et ses articles, par la direction de deux importantes revues consacrées à la religion et à la politique, par son amitié avec le Pape Jean-Paul II, et par son impact sur d'autres théologiens à la fois dans l'Eglise catholique et dans d'autres dénominations chrétiennes. […]

Neuhaus a commencé sa vie adulte en étant canadien, luthérien et engagé à gauche. Il n'a jamais perdu son amour pour son pays d'origine – il passait six semaines chaque année en vacances, à lire et réfléchir, dans la campagne du Québec – son respect, par charité, pour la gauche, ou son admiration pour la tradition luthérienne. Il est néanmoins devenu américain, conservateur et catholique. […]

Sa verve véhiculait des vérités importantes, et certaines de ses épigrammes sont entrées dans le langage courant.

Par exemple : "Pour le New York Times, les seuls bons catholiques sont les mauvais catholiques."

Ou : "Partout où l'orthodoxie devient optionnelle, elle devient tôt ou tard interdite."

Neuhaus n'a jamais hésité à s'engager, sur des sujets suffisamment importants, dans des combats qu'il estimait nécessaires – même s'ils l'opposaient à des amis. Il a abandonné ses premiers alliés à gauche à propos de Roe v. Wade. […] Jusqu'à la fin de sa vie, Neuhaus a continué à se battre avec passion pour les milliers d'innocents que nous tuons tous les ans.

Henri Védas

10 réflexions au sujet de « Richard John Neuhaus, RIP »

  1. Sureau

    Paix à ses cendres ! N’oublions cependant pas que Neuhaus a aussi fait beaucoup de mal à l’Eglise en faisant croire avec ses compères George Weigel et Michael Novak que l’on pouvait être autant catholique que libéral ou, pis encore, que le capitalisme américain était une belle expression du christianisme. (Cf. mon dernier livre : Denis Sureau, Pour une nouvelle théologie politique, Parole et Silence, 2008).

  2. Clément

    N’en déplaise à Sureau, le libéralisme est une idée chrétienne, et le capitalisme, n’est pas un “isme”, mais une manière naturelle pour les hommes d’organiser la profitabilité des échanges et l’accumulation des bénéfices. L’épargne n’est rien d’autre, à l’échelle d’un particulier.
    Et la crise actuelle est plus une crise du socialisme et de la corruption réunies qu’une crise du capitalisme.

  3. ST

    Il existe en effet deux courants catholiques américains qui méritent notre attention: celui de NEUHAUS -qui s’apparente au néoconservatisme (voir le livre de Justin VAÏSSE sur ce courant)- et celui de la Radical Orthodoxy. N’en déplaise à Clément, NEUHAUS, NOWAK et WEIGEL n’ont eu de cesse de tenter de réconcilier catholicisme et libéralisme économique, en échouant presque systématiquement sur l’aspect “prophétique”. En dépit de la sympathie que je ressentais pour cette partie du néoconservatisme (même si il a cherché à réactualiser la doctrine de la “guerre juste” pour justifier l’attaque sur l’Irak), il faut bien reconnaître que NEUHAUS et ses amis ont échoué comme l’illustre la pensée de la Radical Orthodoxy. De fait, il me semble important -une bonne fois pour toute- que l’on comprenne que l’engagement “pro-libéral” (au sens français du terme) de ces penseurs catholiques (brillants et bien intentionnés par ailleurs) est le fruit d’un contexte particulier: celui de l’affrontement idéologique avec l’URSS et le communisme. A ce titre, on comprend aisément leur volonté de doter le capitalisme d’une âme et d’un contenu moral, les néoconservateurs du “premier âge” (comme Irving KRISTOLL et Daniel BELL) reconnaissant que l’économie de marché -quoique désirable- est fondamentalement amoral.
    Donc, prions pour l’âme de NEUHAUS, mais distinguons ce qui est de l’ordre du prophétique de ce qui ne l’est pas. En l’occurrence, l’engagement pro-vie de ce courant est bon, mais ses tentatives de défendre le libéralisme au nom de la Foi reçue des Apôtres a fait long feu. J’ajoute que NOWAK semble s’être repenti de cette “erreur” récemment.
    Pour finir, je ne saurais trop conseiller la lecture du livre de Denis SUREAU, mais aussi celle de Justin VAÏSSE.
    Cordialement

  4. emmanuel

    Sureau fait-il semblant de ne pas s’apercevoir qu’il défend une position opposée à celle de sa SS le Pape Benoît XVI?
    Le sénateur Marcello Pera, ancien président du sénat italien, a très récemment écrit un livre intitulé “Pourquoi nous devons nous dire Chrétiens – le Libéralisme, l’Europe et l’Ethique”.
    Le Pape a écrit une lettre à l’auteur le félicitant chaleureusement de son ouvrage dans laquelle il dit en substance ceci: “Avec une connaissance remarquable des sources et une logique convaincante, vous analysez l’essence du Libéralisme à partir de ses fondements, montrant qu’il s’enracine dans l’image chrétienne de Dieu: sa relation avec Dieu dont l’homme est l’image et de qui nous avons reçu le don de la Liberté”. Et il poursuit: “Votre analyse, sur ce que peuvent être l’Europe et une constitution européenne par laquelle l’Europe ne se transforme pas en une réalité cosmopolite, mais trouve au contraire son identité à partir de son fondement chrétien-libéral, est d’une grande importance.”
    Puis-je me permettre de suggérer à l’ami Sureau de méditer ces propos plutôt que de charger le sabre au clair.
    Quant au RP Richard John Neuhaus, mis à part le grand bien qu’auront été ses réflexions sur les liens entre catholicisme et liberté, il va falloir aussi se souvenir de toute l’hystérie et l’outrance verbale dont le père Neuhaus a usé en faveur de l’intervention militaire américaine en Irak.
    Nobody is perfect.

  5. Clément

    Je n’entrerai pas dans une polémique et laisse le soin à ceux qui veulent s’informer de se reporter aux excellents ouvrages parus récemment écrits par de plus docte que moi en la matière, et conseille aussi à Denis Sureau d’en débattre avec Michel de Poncins, président de Catholiques pour les libertés par exemple…

  6. PG

    Denis SUREAU, dont je n’ai pas lu le livre récent, où il établit peut-être cette distinction, ne semble pas établir de différence entre le libéralisme conçu comme un refus de la loi naturelle, issu des Lumières, et qui fut condamné par les Papes, et le libéralisme comme courant intellectuel de refus de l’étatisme et du socialisme des états modernes, et de création des fondements théoriques économiques d’une société d’individus libres et responsables.
    Le premier sens est celui que brandit la gauche et une partie du catholicisme pour disqualifier LE libéralisme ou sa caricature fantasmée l’ULTRALIBERALISME, car il désigne un faux libéralisme économique et social : c’est celui de la bourgeoisie d’argent du XIX ème siècle, qui s’est appuyé sur l’état pour refuser aux corps sociaux toute autonomie et toutes les libertés, dans la continuité du jacobinisme des lois d’Allarde et Le Chapelier, et du droit révolutionnaire, qui s’est détaché de la loi naturelle et de toute anthropologie réaliste, pour donner à l’Etat le monopole des régles sociales et du droit. Il s’agissait, ainsi que le garantissait le suffrage censitaire, prolongation des privilèges de la noblesse d’Ancien régime sans les devoirs qui les avaient justifiés, de faire en sorte que des intérêts privés utilisent le droit de l’état et le système politique au service de leurs intérêts économiques. Les mêmes milieux se sont d’ailleurs montrés fort peu libéraux tout au long du XIX ème siècle, puisqu’ils ont exigé des états des barrières douanières étanches pour préserver leurs marchés et tenir leurs personnels dans la sujétion. D’où leur refus de la législation du travail, des législations sur le droit du travail, des contrats entre les corps sociaux, et donc de la reconnaissance de l’existence juridique des corps sociaux autonomes de l’Etat.
    C’est ce libéralisme que combattirent les catholiques sociaux et la gauche révolutionnaire de Proud’hon, les premiers réclamant l’extension des droits de propriétés et la garantie de la responsabilité et des libertés pour tous, et les seconds, faisant de la propriété une aliénation et un vol, ce que Marx a poussé jusqu’à l’extrême conséquence. Ces deux courants ont concrètement lutté pour que soient reconnus le droit des personnes et des consommateurs (mot inventé par le Vte de Bonald), face à celui des employeurs et de l’Etat. La gauche a ensuite évolué vers le marxisme, et une partie du catholicisme social s’est fourvoyé dans le sillonisme socialisant et démocrate chrétien. Ces deux courants, surtout la gauche chrétienne, se retrouvent aujourd’hui pour dénoncer un libéralisme qui n’existe plus, en en faisant une caricature et un épouvantail, les catholiques jouant dans cet exercice le rôle d’idiots utiles du socialisme. Et surtout d’ignorants manipulés par les courants intellectuels dominants du monde ambiant.
    Mais il a existé et il existe un autre libéralisme, qui a dès le XIX ème élaboré une doctrine économique anti étatique et revendiqué sur des bases économiques et juridiques, la possibilité que la société puisse être libre de contracter donc de créer des institutions et des corps intermédiaires autonomes de l’Etat, de les financer sans subventions, de créer du droit de source privée, etc….C’est le modèle choisi en gros par les USA et qu’avait vu s’installer Tocqueville. Mais en France avec Bastiat, et surtout en Allemagne et en Autriche, ce libéralisme a produit des oeuvres économiques tout à fait compatibles avec le catholicisme et la doctrine sociale de l’Eglise. Léon XIII en effet ne fut pas inspiré que par Albert de Mun, ou la Tour du Pin, mais aussi par Mgr von Ketteler, et l’école germanique.
    Et c’est de celle-ci qu’au tournant du XIX et du XX est issue une école économique dite libérale autrichienne, qui a émigré aux USA entre les deux guerres, et qui n’est nullement opposé aux principes de la morale chrétienne.
    Von HAYEK en est le représentant emblématique, mais aujourd’hui aussi une kyrielle de penseurs comme Friedman, qui ont montré qu’à la base de toute économie libre il doit y avoir des régles morales qui garantissent les contrats, retrouvant ainsi d’une manière laïque, l’habitude médiévale du serment accompagnant le contrat. Et retrouvant ainsi, par l’analyse critique de l’étatisme marxiste, du socialisme national allemand, et de la social démocratie keynésienne la nécessité de la notion de bien commun garantie autant par les corps sociaux que par le droit de l’Etat.
    Ce libéralisme n’est pas un anarchisme libertaire du plus fort, ce n’est pas un matérialisme de l’argent, c’est un ensemble de recherches abouties, souvent traversé de polémiques et de divergences, voire de contradictions,qui permet aujourd’hui aux Papes de réhabiliter le marché, comme le fit Jean-Paul II, et de redonner ses vraies racines au libéralisme, comme vient de le faire Benoit XVI à propos du livre de Marcello PERA.
    Les catholiques doivent aujourd’hui faire ce que firent les médiévaux, à savoir utiliser la sagesse contenue dans des auteurs non chrétiens, pour parfaire la Doctrine sociale et économique de l’Eglise, en y intégrant les apports théoriques de ce libéralisme classique. L’école scholastique de Salamanque du XVI XVII accepta ainsi à son époque le prêt à intérêt et une ”financiarisation” de l’activité économique en réfléchissant sur la monnaie, et en contredisant sur ces points la pensée des médiévaux, dont St Thomas.
    Le Catholicisme n’est pas un fondamentalisme, pour lequel seule la morale et la casuistique fonderait l’activité intellectuelle, en l’appuyant uniquement sur les textes saints et les commentaires de leurs commentaires. L’oeuvre de la raison, et les recherches des sciences sociales éclairent et prolongent, illustrent et explicitent les textes du Nouveau Testament, mais à chaque génération. Ainsi St Thomas s’est trompé sur l’astrologie, parce que les connaissances de son temps étaient limitées.
    Si la DSE est apparue comme corpus nouveau à la fin du XIX ème, c’est précisément parce que la société occidentale industrialisée et technique posait de nouvelles questions à la sagesse catholique.
    Il est donc nuisible de rejeter les apports intellectuels de notre époque, et c’est de plus une erreur intellectuelle grave que de rejeter le libéralisme d’aujourd’hui en utilisant sa caricature du XIX ème. Ou celle des politiciens sociaux démocrates du XXème post keynésiens (Giscard, ou Sarkozy, ou Clinton, en attendant Obama), qui défendent le libéralisme ou le capitalisme en paroles, mais dans le cadre d’états socialistes, y compris l’état fédéral américain, états qui viennent de démonter qu’en manipulant la monnaie sans aucun contrôle de la société et des agents économiques, on transforme celle ci en assignats de 1793 : les mêmes causes de l’étatisme monopolistique produisant les mêmes effets désastreux contre le bien commun, les sociétés et les hommes. En cela le libéralisme est d’actualité et il est indispensable d’y revenir. Et de le critiquer au lieu de le rejeter comme un péché mortel de l’esprit.

  7. emmanuel

    @Axelle,
    Pour autant que je sache le dernier livre du sénateur Pera n’est – malheureusement – pas encore traduit. Je me renseigne à ce sujet. Une telle lecture sera forcément pleine d’oxigène, bon pour les neurones et excellent remède contre une certaine ankylose intellectuelle… Gageons que nos sources préférées de lectures ne manqueront pas – puisque l’honneteté le commande – d’en faire le recensement dès la parution en français. En tout cas, le débat s’annonce particulièrement intéressant.

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