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Histoire du christianisme / Pays : Chine

Querelles de rites en Chine (1)

Querelles de rites en Chine (1)

D’un lecteur, Thomas Jane :

Chine, 1721 : L’Empereur Kangxi (dynastie Qing ; règne de 1661 à 1722) – qui trente ans plus tôt louait le caractère et la doctrine des missionnaires, et encourageait largement le catholicisme, en lui conférant un statut quasi égal à celui du confucianisme – répond à la lecture d’un décret du pape Clément XI en conseillant aux catholiques de grandir et d’abandonner leur mentalité sectaire avant d’envisager de revenir enseigner l’Empire Céleste.

Mais un païen, même (ou surtout !) héritier de 3000 ans de civilisation, est-il à même donner une leçon d’humanité à la Sainte Eglise de Dieu ?

Nous vous proposons un éclairage historique en deux volets, sous un même titre : « Querelles de rites en Chine ».

– Volet 1 – Querelles orientales entre catholiques : la question de la “messe en chinois

– Volet 2 – Querelles orientales entre catholiques : la question des “rites traditionnels chinois

Vous verrez que tout ceci est loin d’être dépourvu d’intérêt et d’actualité. Pascal lui-même a voulu en tirer argument dans ses Provinciales.

Volet 1 – La question de la “messe en chinois”

Résumé de la question de la “messe en chinois” aux XVIIeet XVIIIesiècles

Paul V, soutenu par le Saint Office, autorise sans délai la “messe en chinois”.

Les Jésuites du Japon, dont dépend la Mission de Chine, s’y opposent.

Motivent ce refus des questions « pastorales » et des questions de prestige et influence « nationale ».

60 ans passent, ordinations de prêtres chinois, les Jésuites croient bon de demander à Rome une confirmation.

Alexandre VI et Innocent XI recommandent à la Propagande de la Foi de rendre un avis positif, mais celle-ci refuse.

Benoît XIV sera quant à lui opposé à la “messe en chinois” ; les appels à ses successeurs resteront sans réponse.

Le bref de Paul V ne sera jamais révoqué, mais jamais confirmé… il sera ainsi proprement enterré.

Déroulé détaillé des péripéties de la “messe en chinois”

Entrée en Chine de Matteo Ricci SJ en 1583. Il suit la « méthode Ricci » :

– rentrer dans la langue et la culture chinoises,

– viser la conversion du peuple par celle de ses élites,

– commencer d’évangéliser indirectement, se faire remarquer par les sciences et les techniques (notamment les mathématiques, l’horlogerie et l’astronomie, mais aussi, à l’époque de l’Empereur Kangxi, la fabrication des armes et l’artillerie),

– rester ouvert et tolérant aux valeurs culturelles chinoises, en particulier morales (Confucius, Mencius, Lao Tseu, etc.). Elles lui paraissaient tout autant élevées que celles d’un Cicéron ou d’un Sénèque (qui avaient contribué positivement à la formation des Pères latins, en particulier Saint Augustin, et donc à la doctrine de l’Eglise universelle).

Matteo Ricci, qui en 1576-1577 aurait suivi à Rome les cours de Bellarmin, meurt en 1610.

En 1615, le Père Nicolas Trigault SJ (originaire de Douai, landre) avait obtenu du pape Paul V, assisté du Cardinal Robert Bellarmin SJ, les permissions suivantes (Bref Romanae Ecclesiae Antistesdu 27 juin 1615) :

– autorisation pour tous les missionnaires en Chine de célébrer la messe tête couverte (les Jésuites portaient les cheveux longs pour se distinguer des bonzes, mal considérés, et les chinois portaient leurs longs cheveux couverts, surtout pour les actes de piété),

– autorisation de traduire la Bible, les rituels et le bréviaire en chinois littéraire,

– autorisation pour les prêtres chinois de célébrer le Rite romain et de prier les heures canoniques en chinois.

Quelques détails de procédures peuvent être éclairants :

– les instructions du Père Trigault n’indiquent pas d’aborder la question de la “messe en chinois” : soit il a pris l’initiative de soulever ce point, soit le supérieur de la Mission de Chine (Nicolò Longobardo, successeur direct de Matteo Ricci) a par discrétion préféré ne lui donner à ce sujet que des consignes orales,

– Trigault parle fin 1614 à Rome à Claudio Acquaviva, quatrième successeur du tout récemment béatifié Ignace de Loyola,

– Claudio Acquaviva en confère avec les Jésuites théologiens au Collège Romain, qui font un rapport favorable le 6 janvier

– Trigault présente le rapport à Paul V, qui le renvoie au Saint Office, où siège le cardinal Bellarmin,

– Réunion du Saint Office le 15 janvier, en présence de Paul V : accord immédiat (ce n’est pas un sujet de débat !),

– Nouveau décret le 26 mars, pour préciser quelques points, mais identique sur le fond,

– Bref personnel de Paul V, pour rehausser l’autorité du décret, le 27 juin.

Or si de fait les missionnaires en Chine ont longtemps célébré le Rite romain, la tête couverte d’un vêtement spécifique– jusqu’à ce que les mœurs ayant changé, ce ne soit plus nécessaire pour ne pas choquer les chinois – le bref sur le Rite romain en chinois ne fut jamais mis à exécution.

Quand il fut pris, en effet, quasiment tout restait à traduire, et il n’y avait pas encore de prêtres chinois. Surtout, il suscita de fortes oppositions.

Les Jésuites du Japon, après quelques essais désastreux, étaient tout à fait opposés à la formation d’un clergé indigène, et donc à la messe en langue locale (destinée notamment à faciliter la formation des futurs prêtres).

Or la Mission de Chine dépendait du Japon… et Acquaviva, Supérieur général, mourut sur ces entrefaites. Le Japon convainquit aisément le nouveau Supérieur général de remettre la décision au Visiteur des Missions.

Et ce dernier refusa, peut-être sous l’effet de ce “maledictus spiritus nationalis” (ce maudit esprit national, comme l’appelait Thyrsus González de Santalla, 12esuccesseur de Saint Ignace de Loyola), esprit qui a fait tant de mal aux Missions, et que renforçaient le Patronatoavec l’Espagne et le Padroado avec le Portugal.

Quand la Mission de Chine fut enfin indépendante, les temps avaient tourné à la persécution (chute de la dynastie Ming et avènement des Qing), ce qui encourageait les religieux chinois à rester frères (coadjuteur temporel, frère lai).

Le premier prêtre chinois (et jésuite) fut donc ordonné en 1664 après 13 années de formation à Rome.

La traduction du missel, du bréviaire et des rituels fut achevée en 1678 au bout de 24 ans de travail, par le Père Ludovico Buglio SJ (qui traduisit également en chinois la Prima Pars et la Tertia Parsde la Summa theologiae de Saint Thomas d’Aquin o.p.).

Mais à cette époque, le bref de Paul V était passé à l’état de légende… Les Jésuites convinrent donc de demander à Rome une confirmation des décisions de Paul V.

Alexandre VII et Innocent XI y étaient favorables, mais la Propagande de la Foi, à qui les Missions avaient été confiées, s’y opposa. En 1683, le Saint Office prétextait même se souvenir que le décret ni le bref n’avaient été envoyés en Chine.

Cinquante ans plus tard, le pape Benoît XIV, défavorable à cette idée, et (car ?) aux Jésuites, répétera la même erreur.

Les Archives romaines prouvent qu’il s’agit bien d’une erreur, le décret et le bref de Paul V avaient bien été envoyés.

Mais cette erreur elle-même infirme une autre légende, selon laquelle le décret aurait été aboli par le successeur de Paul V…

De fait, les Jésuites présentèrent au moins 5 nouveaux mémoires, et jamais la permission donnée ne fut révoquée.

Mais Rome, sans infirmer, refusa de confirmer. La permission était donc suspendue. Et le décret de Paul V fut enterré.

Ce qui par contre avait été déterré, et valut à l’Eglise catholique sa reconnaissance officielle comme religion ancienne de l’Empire chinois, c’est la stèle nestorienne de Xi’an.

Erigée en 781, découverte vers 1625, et traduite par le même Père Nicolas Trigault SJ, elle résume en chinois et syriaque la foi et l’histoire sur 150 ans de communautés chrétiennes en Chine, issues de l’Eglise de l’Orient (nestorienne), dont la tradition rapporte la fondation à l’Apôtre Thomas

Les Jésuites s’en réclamèrent pour justifier auprès de l’administration impériale l’antiquité du christianisme en Chine, et donc sa légitimité.

Le Père Nicolas Trigault SJ obtint ainsi de Paul V la traduction en chinois des livres liturgiques ; et trente ans après sa mort, ses traductions de la stèle de Xi’an permirent à l’Eglise catholique d’obtenir de l’Empereur un statut équivalent à celui du confucianisme.

Au XVIIIesiècle, la propagande anti-chrétienne (chinoise, mais pas seulement), anti-catholique (protestante), se verra renforcée des attaques catholiques anti-jésuites des ordres mendiants, franciscains et surtout dominicains, récemment arrivés en Chine, et qui à la différence des Jésuites (méthode Ricci), visaient le peuple.

En particulier, un ouvrage du frère dominicain Domingo Navarrete fera en France le régal aussi bien des jansénistes que de Voltaire.

Vous en saurez (un peu) plus à ce propos dans le second volet :

Querelles orientales entre catholiques : la question des “rites traditionnels chinois

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