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France : Société / Non classé

Pourquoi existe-t-il encore des militaires qui acceptent de risquer leur vie ?

Pourquoi existe-t-il encore des militaires qui acceptent de risquer leur vie ?

De Pierre de Lauzun :

Il y a quelques semaines deux fusiliers marins ont été tués dans une opération commando pour libérer des otages français aux mains de djihadistes. Ils ne sont pas morts du fait qu’il y a un quota inévitable de pertes, comme dans les accidents de la route. Ils sont morts parce que très consciemment ils ont mis leur vie en danger grave, et cela uniquement pour accomplir leur mission. De même, le colonel Beltrame a mis très consciemment et sans ordre explicite sa vie en danger en se constituant lui-même otage, pour permettre la libération d’autres otages, et il en est mort.

De tels événements soulèvent beaucoup de questions, notamment philosophiques et existentielles. Mais je voudrais poser le problème sous l’angle stratégique. Pour que le pouvoir politique en charge puisse donner à un commando l’ordre de prendre des risques graves afin d’accomplir une mission, si noble soit celle-ci (et en l’espèce on peut discuter de l’objectif), il faut par construction qu’il ait devant lui des gens qui acceptent de prendre ce risque. Il se trouve qu’il y en a encore, et beaucoup, dans l’armée française. Cela nous paraît donc aller de soi. Ce ne l’est pas du tout.

Il faut bien comprendre en effet ce qui leur est demandé : courir un risque élevé de mourir dans l’opération. C’est le métier du soldat ou du militaire direz-vous. Oui, mais justement, là est bien la question : pourquoi des individus, de grande qualité personnelle, acceptent les risques d’un tel métier ? Evidemment pas au vu de la rémunération, comparée à celle de la plupart des métiers du civil ; et de toute façon, comment une rémunération monétaire pourrait-elle compenser un risque élevé de mourir dans l’accomplissement de son travail ? Il y a bien des mercenaires direz-vous. Oui mais justement, ces personnes ne sont en rien des mercenaires. Et fort heureusement, car le mercenaire calcule, et n’hésite pas à se retourner en cas de besoin. Il n’a donc pas la fiabilité de ces soldats.

Nous connaissons la réponse bien sûr : quelle que soit la façon dont on la nomme ou la fonde, il y a une éthique du soldat, fondée notamment sur ce qu’on doit bien appeler le patriotisme ; l’idée qu’il est juste et noble d’accepter le risque de mourir pour une cause qui le mérite, et notamment pour sa communauté. Il est manifeste que nous avons collectivement un besoin absolu de telles personnes. Car sans eux, pas d’armée possible, pas même de gendarmerie. Mais du coup la question se déplace : qu’est-ce qui fait que dans un pays des personnes vivent ce patriotisme, ou cet esprit de sacrifice, jusqu’au bout s’il le faut ?

Il y a un siècle la réponse était alors relativement simple, au moins en première analyse. Hors franges marginales, toute la société enseignait un tel patriotisme et l’esprit de sacrifice correspondant, et en était pénétrée. Cela n’avait pas que des vertus : il y avait des hypocrites ; il y a eu aussi des tragédies comme 14-18. Mais quoi qu’il en soit, la question de la défense, de la protection, avait sur ce plan une réponse : des personnes, nombreuses, acceptaient cette exigence jusqu’au sacrifice de leur vie.

Il y a en a encore aujourd’hui, la preuve en est donnée chaque jour, et les cas plus médiatiques évoqués ci-dessus nous le rappellent ; ils nous montrent aussi que le public y est sensible et reconnaissant. L’image de l’armée est bonne. Fort bien. Mais la question demeure : justement, pourquoi y en a-t-il encore ?

Car l’esprit public a bien changé depuis un siècle. Peut-on sérieusement soutenir que le patriotisme et l’esprit de sacrifice sont parmi les piliers fondateurs de notre société, notamment dans la manière dont elle se présente elle-même, dans l’opinion, dans les médias, à l’école ? Les programmes scolaires sont-ils conçus pour susciter cet état d’esprit chez les élèves ? La révolution culturelle soixante-huitarde est-elle adaptée à la production de ce genre d’hommes ? Et l’éducation nationale, centrée sur l’idée de l’élève qui s’éduque lui-même, qui cherche sa voie comme il l’entend, selon ses propres vues et intérêts ?  Evidemment non. Encore moins, bien sûr, l’état d’esprit hédoniste et calculateur qui imbibe notre vie commune, ou le relativisme affiché, dans lequel chacun définit sa voie comme il l’entend. Car dans une telle perspective, sauf têtes brûlées, on serait fou de prendre le risque de se faire tuer ; surtout s’il s’agit d’exécuter les ordres d’un pouvoir politique sur lequel on n’a qu’assez peu de prise, et qui peut poursuivre n’importe quel objectif, y compris médiatique ou idéologique.

La conclusion s’impose : des personnes ayant cet esprit de patriotisme et, si besoin est, de sacrifice ne sont normalement pas produits par la culture ambiante. Nous le savons tous, ils sont issus dans leur majorité de milieux sociologiquement bien définis, passablement décalés par rapport à la société. Et pour mettre les pieds dans le plat, des milieux en général assez traditionnels, souvent croyants. Ce qui permet de maintenir un socle significatif, une masse critique, dans les armées, et d’intégrer ceux qui sont venus là sans provenir de tels arrière-plans.

Tant mieux dira-t-on, la République en profite. Mais il y a quelque paradoxe à vivre sur une telle ressource, en faisant à peu près tout par ailleurs pour qu’elle disparaisse. Car si cela se produit, on sera très à court d’alternative. Croit-on qu’on va motiver des lycéens quelconques à la perspective exaltante de mourir pour le ‘patriotisme constitutionnel’ d’Habermas ? Pour l’équilibre écologique ? Tout cela peut être tout à fait respectable à son niveau, mais hors cas particuliers on ne meurt pas pour cela, encore moins si on n’a pas été éduqué pour intérioriser une telle perspective. Ne resterait alors que le mercenariat : l’Empire romain s’y est adonné à la fin, avec les résultats qu’on connaît. Car celui qui accepte de mourir mais constate que ses maîtres ne s’y résolvent pas conclut assez vite qu’il a tout intérêt à prendre leur place, et qu’il le peut. Reste encore la technologie, à l’américaine, mais elle ne résout qu’une partie de la question. Nous n’avons pas de robots capables de jouer les commandos.

Nous n’avons donc pas le choix : nous devons collectivement réfléchir aux voies et moyens permettant autant que cela sera possible de diffuser et encourager un esprit de sacrifice et de patriotisme dans la population. Ou au moins une partie d’entre elle. Quoiqu’en pensent les idéologues, car paradoxalement eux-mêmes ont besoin de ces gens-là pour continuer à propager leurs théories sans être personnellement menacés. Comme les touristes au Bénin ont eu besoin des fusiliers marins. Qu’ils y réfléchissent !

Nous vivons un changement civilisationnel dont le moteur est culturel. La famille dite traditionnelle - qui est simplement la famille naturelle - diminue massivement en nombre et en influence sociale. Le politique est de plus en plus centré sur la promotion de l’individualisme a-culturel, a-religieux et a-national. L’économique accroît des inégalités devenues stratosphériques et accélère et amplifie le cycle des crises. L'Église est pourfendue; clercs et laïcs sont atterrés.

Une culture nouvelle jaillira inévitablement de ces craquements historiques.
Avec le Salon Beige voulez-vous participer à cette émergence ?

Le Salon Beige se bat chaque jour pour la dignité de l’homme et pour une culture de Vie.

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On ne lâche rien, jamais !

Guillaume de Thieulloy
Directeur du Salon Beige

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11 commentaires

  1. je ne connais pas l’armée, mais comme il y a des familles de militaires, il y a des familles de profs (beaucoup moins classiques, y compris des gauchistes). Mais avec la foi pédagogique chevillée au corps, vraiment une conviction de donner sa chance à chacun par l’école. Des profs à l’ancienne quoi. Dévouement comme à l’armée. J’observe ma génération (50ans). Il n’y en a quasiment plus même si statutairement ils sont encore là:
    – profs à l’ancienne qui ont un charisme et qui ne se sont pas pliés aux volontés réformatrices des différents ministres. Ils ont le plus souvent été marginalisés par le système, voire harcelés. Restent puisqu’ils ont le poste, voire cherchent leur intérêt ailleurs.
    La génération qui vient ne veut plus du tout devenir prof. (sauf éventuellement dans le privé même si on n’est pas croyant car les élèves sont plus calmes, les délires pédagogiques moins importants, et qu’on a plus de chances d’être nommé près de chez soi si on est dans une académie très demandée).
    Triste constat, on en est là. Ce dévouement professoral a été perdu…
    Toute une culture familiale perdue, quel dommage!

  2. Oui c’est la Révolution qui a inventé le service militaire. Le peuple tout entier doit se sacrifier pour les idéologues…

  3. Question pertinente: le “mythe” familial ou personnel du service de la patrie à une limite: ma patrie existe-elle encore au sens où je l’entends?
    Les armes recrutent encore grâce au mythe, qui passe avec la jeunesse, avec 40-50% de taux de rétention à 15 ans, par exemple dans la royale (bien nommée s’il en est…).

    Jusque quand y aura-t-il de grandes âmes pour considérer que la France existe encore dans sa conception ancienne, et que l’actuelle mérite d’être servie ainsi?

  4. les pauvres ,ils ont tout simplement obéi à l’ordre qui avait été donné…ils ne tenaient pas à mourir . c’est ça l’armée :obeir.
    de meme qu’au temps d’alexandre legrand : ils obéissez tous –

  5. Bonjour magofio,
    S’il est certain que, comme nous disions autrefois, la discipline fait la force des armées, il est arrivé aussi que ladite discipline nous fasse commettre des fautes… Pour le gaulliste que je suis, l’indiscipline du général de Gaulle en 1940 était préférable à la discipline du régime de Vichy qui nous mettait sous la botte de l’occupant allemand !

    Mais si vous pensez que l’armée n’est qu’une question de discipline, je peux vous assurer que vous faites une grave erreur : la discipline n’est là que pour permettre une organisation et si possible une efficacité au combat, mais rien ne se fera dans le domaine militaire si les soldats ne sont pas formés et entraînés par des chefs reconnus et compétents, animés par un esprit élevé qui s’appelle esprit de service, et qui peut aller jusqu’à l’esprit de sacrifice chez certains…

    Et puis il n’ y a pas que l’armée… Au temps de sa “splendeur”, le PCF imposait à ses adhérents et militants une discipline de fer ! Discipline rigide et implacable qu’on retrouvait dans tous les partis communistes ! Pour les effroyables résultats que l’on sait…

  6. Au fur et à mesure que l’esprit de sacrifice décroit dans nos armées, il s’accroit rapidement (principe des vases communicants ?) dans le peuple soucieux de se libérer de la dictature… Qu’ils y réfléchissent !

  7. PACE E BENE

    J’ai servi 35 ans mon pays, la France que j’aime tant, et maintenant je crois que je ne m’engagerais plus avec les prétendues valeurs de cette république nouvelle, mondialisée et islamisée, avec des Schiappa et consorts par exemple (mais il y a les De Rugy et autres, bref tous) qui me répugne au plus haut point !!!

    Il y aurait un coup d’état, si j’en avais les capacités encore, (je suis alité à vie maintenant cause poli-handicaps physiques) je participerais pour mettre au pouvoir un Homme, un Vrai pas cette marionnette des banques !!!!!!

    Bref je suis écoeuré de la situation de notre pays, et de …. par exemple la fête de la musique de l’Elysée l’an dernier….!!!!!
    comment supporter “ça” quand on aime son pays ??

    IMPOSSIBLE !!!!!

  8. Magofio, votre intervention est un énorme poncif sur l armée que vous n avez jamais ” fréquentée ” tres certainement . Perso, j aime l ordre est l armée est cela sans hypocrisie contrairement à certaines institutions dites libres et tolérantes mais qui , dans les faits sont le contraire de ce qu elles avancent .
    Je me suis engagé en 82 , sachant le danger communiste imminent à cette époque ( projet d invasion de Berlin ouest ) pour proteger la France , une terre , un passé chretien, une Histoire . Puis apres la sois disant fin du communisme , je me devais de rester dans l Armée , toujours pour les mêmes raisons , car le danger reste proteiforme , mais en les affinant . En effet si le pouvoir confond la France avec son systeme de gouvernance ( la rep) , je fais cette diffèrence pour ne voir qu une France chretienne sans son cancer republicain.

  9. Pardon “…perso, j aime l ordre et l armée est cela, sans hypocrisie …”

  10. Cette tribune devrait être repassée par le Salon Beige, car une actualité en chasse une autre, et qu’elle pose vraiment des questions de fond.
    J’ai un cousin dans la police. Il est surmené, maltraité par sa hiérarchie, ne voit jamais sa famille…tout ce qu’on entend à ce sujet est véridique. Je lui ai demandé en juillet dernier pourquoi il continuait à obéir. Il y a les ordres, les chefs. Ne veut pas désobéir.
    Je lui ai donc demandé pourquoi lui et ses collègues, ne jouent pas la force d’inertie, obéissant avec retard, mollement…Lors de la crise des gilets jaunes, on leur a clairement donné des ordres de fermeté, si ce n’est plus. N’auraient-ils pas pu tirer (puisqu’on le leur commandait), mais en visant mal, à côté pour ne pas éborgner les gens? N’auraient-ils pas pu demander des ordres écrits quand ils avaient des doutes sur la légalité de ce qu’ils faisaient? Visiblement, ils ont obéi aux ordres du pouvoir sans se poser de question, comme des robots. Maintenant certains risquent des sanctions lourdes, et les chefs qui ont donné les ordres les laissent tomber.
    Donc je ne comprends pas. A la fois la désespérance exprimée par ces policiers quant à leurs conditions de travail, et l’acceptation du sale boulot qui a été le leur. C’est grâce à eux et à la répression très dure des gilets jaunes que le pouvoir a tenu.

  11. A mon sens, ce qui jette le trouble sur le sentiment de patriotisme, est qu’il est dévalué…..sous couvert d’égalité. Le président de la république remet la légion d’honneur à Elton John comme il l’a fait pour les deux commandos marine….C’est un affront pour les morts et pour les familles. L’égalité est une tyrannie qui vient servir la démagogie.
    Mais la démagogie est en réalité la peur du peuple. Voyez mon article “Hommage, épris et espérance” dans “Forum de discussion”, rubrique société.

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