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Histoire du christianisme

Patrick Buisson : le prolétaire des temps modernes n’est pas celui qui manque de pain mais celui qu’on prive de ses racines et de sa culture

Patrick Buisson : le prolétaire des temps modernes n’est pas celui qui manque de pain mais celui qu’on prive de ses racines et de sa culture

Patrick Buisson a accordé un entretien au Salon beige, suite à la publication de son nouvel ouvrage La fin d’un monde :

Votre ouvrage s’achève par la fin du mâle, cerné par les féministes. Il n’y a pas de conclusion. Est-ce parce que votre constat est sans appel et que notre monde a déjà disparu ?

L’épilogue est à venir. Il s’agit là d’un premier tome qui s’inscrit dans un projet d’anthropologie intégrale du processus de décivilisation enclenché lors des « quinze piteuses «  (1960-1975). Le second sera consacré à la double révolution consumériste et sexuelle dont procèdent toutes les dérives actuelles. Soit ce moment de rupture où l’homme accepte de réduire son identité à ce qu’il a de plus impersonnel : la sexualité et le consumérisme, la consommation des corps et celle de la marchandise. Cela dit, si, n’étant pas un esprit progressiste, je ne crois pas à l’irréversibilité de l’histoire, il faut bien convenir qu’une humanité s’est progressivement substituée à une autre au cours de la période et qu’une telle anthropofacture n’a guère d’équivalent quand on regarde en arrière. Le vrai grand remplacement des années soixante, celui qui commande et explique tous les autres, c’est le grand remplacement de l’homo religiosus par l’homo oeconomicus dont l’homo eroticus n’est qu’un dérivé. C’est le remplacement de l’homme éternel habité par le sacré dont parle Chesterton par « l’homme sans qualités » pour reprendre la formule de Robert Musil. La révolution consumériste n’a pas produit que de la marchandise, elle a également produit une nouvelle humanité et fabriqué en série ces hommes unidimensionnels à qui la consommation et le divertissement sont parvenus à faire oublier le tragique de l’existence.

De même qu’Eric Zemmour a analysé le “suicide français”, vous décortiquez longuement le suicide de l’Eglise en France. Pourtant certains ont évoqué depuis un renouveau, avec la naissance de nouvelles communautés sacerdotales et religieuses (FSSP, Cté Saint Martin, Le Barroux, etc.), le succès des rassemblements catholiques (pèlerinage de Chartres, Journées Mondiales de la Jeunesse, sessions de l’Emmanuel à Paray-le-Monial, …), le retour des processions (chemins de croix publics, St Sacrement à la Fête-Dieu, la Sainte Vierge le 15 août…)… Est-ce le chant du cygne ou pensez-vous que le monde catholique connaisse une résurrection depuis la fin de ces 15 piteuses ?

Avant de s’interroger sur les capacités de renaissance, il faut comprendre ce qui a été détruit, pourquoi et par qui. Ce qui a été détruit, c’est la religion populaire qui procédait d’une hybridation du catholicisme et du paganisme. Comme l’écrit l’historien Emmanuel Leroy Ladurie, vouloir totalement dépaganiser le christianisme c’était prendre le risque de tout tuer à la fois, c’était s’en prendre au fond religieux de l’humanité. Or le nouveau clergé issu de la petite bourgeoisie, coupé de toute racine terrienne et imprégné des valeurs citadines, professait le plus grand mépris pour une religion qui avait inculturé la foi par la fête et dont la principale caractéristique était son attachement aux fonctions rituelles du culte. Prônant une foi entièrement polarisée par la rationalité et soucieuse de la rendre acceptable et intelligible pour la raison raisonnante des contemporains, ces nouveaux clercs n’ont eu de cesse de combattre cette religion populaire qui, d’après eux, faisait la part trop belle au besoin de merveilleux, au sentiment et aux forces instinctives du sensoriel. A tout ce qui faisait du catholicisme une religion du touchant et du sensible : chants, musiques, processions, ornements, primat du geste sur la parole. C’est ce legs qu’il aurait fallu chercher à faire fructifier comme un don providentiel et non à l’extirper comme chiendent et mauvaise herbe. Nul plus que le clergé progressiste qui, faisait par ailleurs de la solidarité avec le prolétariat un devoir d’Église, n’aura autant contribué à prolétariser les petites gens en les dépouillant de leurs us et coutumes, de leurs fêtes et de leurs rites si l’on veut bien considérer que le prolétaire des temps modernes n’est pas celui qui manque de pain mais celui qu’on prive de ses racines et de sa culture. Ce choix délibéré d’une foi déritualisée fut pour beaucoup dans le processus de déchéance historique de l’Église.  C’était méconnaître le fait que le rite était inscrit dans le génotype de l’être humain et que, pour le plus grand nombre, ce n’était pas la foi qui conduisait au rite mais le rite qui ouvrait le chemin de la foi. C’était méconnaître aussi que le christianisme s’était construit en France non pas seulement sur des bases théologiques mais sous la forme d’une puissante religion populaire et qu’en se désacralisant une Église élitiste serait peut-être plus conforme au message évangélique et paulinien mais se couperait, à coup sûr, de ce qui avait fait historiquement sa force. C’est très exactement ce qui est arrivé et les catégories populaires ont voté avec leurs pieds en désertant les églises pour fuir la domination oppressive du cléricalisme postconciliaire acharné à détruire la médiation de la sacralité en même temps qu’à proscrire la dévotion des humbles pour cause d’insuffisance ou de superstition.

Vous mettez beaucoup l’accent sur la liquidation des fonctions sociales de l’Église. N’est-ce pas là une vision purement maurrassienne ?

Rendez-moi cette justice que je consacre également de longs développements à l’entreprise, très active dans le camp progressiste, qui a consisté à démythologiser et à démythifier l’ancienne et jusque-là immuable eschatologie catholique au point de la vider progressivement d’une partie de sa substance. Je raconte notamment comment nombre de dogmes ont été mis sous le boisseau ou littéralement évacués d’un certain discours clérical : les fins dernières, le paradis et l’enfer, la résurrection des corps, le péché originel etc… Quant aux fonctions sociales, il est vrai que l’Église avait montré à travers vingt siècles d’histoire, son extraordinaire aptitude à créer du lien, à être au sens propre une religion. De religare : ce qui relie. Toutes ces activités, toutes ces œuvres qu’on dirait aujourd’hui chronophages, lui avaient assuré une influence et un rayonnement dont aucune institution ne pouvait se targuer de posséder l’équivalent. Et voilà qu’au moment où les organisations séculières – le parti communiste en tête – empruntaient au catholicisme la recette de ses robustes socialités qui prenaient les individus en charge du berceau jusqu’au cercueil, l’Église, comme l’écrivait à l’époque  le journaliste Georges Suffert, « abandonnait, en bon ordre, tous les terrains sur lesquels elle avait pris un bon millénaire d’avance et se couchait devant les nouveaux dieux comme un chien devant son maître ». Car ce fut bien le plus déroutant et le plus énigmatique des paradoxes de ces années-là que de voir le clergé progressiste, sous couvert de travailler « en pleine masse », à « pleine pâte humaine », se retirer progressivement de toutes les fonctions sociales qui, depuis toujours, le mettaient quotidiennement au contact de tous les milieux – des plus favorisés aux plus modestes – sans exception. En fait ce furent les structures et les mécanismes de transmission de la foi qui furent détruits en l’espace d’une décennie au nom d’une stratégie pour le moins hasardeuse d’une « présence au monde » qui ne fut , en définitive, qu’un prétexte pour s’abstraire du peuple. « On juge l’arbre à ses fruits » dit l’Évangile et le jugement de l’histoire sur ce point aura été cruel.

Pour vous Vatican II fut une occasion manquée ?

C’est tout à fait cela. Eut-elle mis, comme l’écrivait Maurice Clavel la révolution au service de la foi et de la tradition, rejeté dans un même mouvement ces deux matérialismes mortifères qu’étaient le consumérisme et le socialisme, que l’Église aurait alors pris la tête du vrai et grand soulèvement culturel dont avait besoin l’Occident. Un exemple parmi tant d’autres : par une cruelle ironie de l’histoire, l’Église a renoncé aux Rogations au moment même où elle aurait pu, en maintenant sa tradition, revivifier son lien avec le monde, apparaître aux yeux de tous comme l’avant-garde de la nouvelle sensibilité attentive à la protection de la nature qui commençait à s’emparer des esprits. Au moment même où la vague de l’écologie commençait à se former et à redonner tout son lustre et toute sa jeunesse à l’éternelle promesse du Livre de la Genèse : « Tant que la terre subsistera, les semailles et la moisson, le froid et la chaleur, l’été et l’hiver, le jour et la nuit ne cesseront jamais » (Ge, VIII,22).

Vous soulignez le mystère du général de Gaulle, qui, bien qu’attaché au bien commun et à la primauté du collectif, a consenti à libéraliser la contraception. N’est-ce pas le paradoxe de cette droite à la française, de toujours courir derrière la gauche, du général de Gaulle à Nicolas Sarkozy, qui a remplacé le kärcher par Kouchner, en passant par la légalisation de l’avortement et du regroupement familial par Giscard et Chirac ?

Dans le champ politique, le général de Gaulle participe de la même ambiguïté qui entoure les travaux des pères conciliaires de Vatican II. Il utilise le prestige de l’ancien monde dont il est l’une des grandes figures archétypales pour congédier le temps « des lampes à huile et de la marine à voile » et se faire – contrit et contraint diront certains de ses zélateurs -le courtier du nouveau. Après de Gaulle, ce sera pire encore : le statut législatif de la famille va être bouleversé de fond en comble. La responsabilité en incombe exclusivement aux gouvernements de droite qui se sont succédés de 1969 à 1981 et ont entrepris dans un contre-pied ahurissant, de révolutionner l’institution familiale en y introduisant intégralement les principes de liberté et d’égalité : liberté du divorce avec la loi de 1975 introduisant la procédure par consentement mutuel, égalité des époux et des parents supprimant en 1970 la fonction de chef de famille, égalité des droits pour les enfants légitimes et les enfants naturels instituée par la loi de 1972. En France c’est bien connu, il y a deux gauches dont l’une s’appelle la droite. Mais cela n’a pu se faire sans la crédulité, la complicité ou l’imbécilité d’une partie importante de l’électorat dit conservateur.

Est-ce là une fatalité ?

Nous sommes à la fois victimes et acteurs de notre propre histoire. Ce n’est pas la faute des musulmans si les églises se sont vidées. Ce n’est pas la faute de l’immigration si nous avons choisi à partir de 1965, comme l’explique très bien Pierre Chaunu, de ne plus transmettre la vie avant même la pilule et, à partir de 1975, opté pour une culture de mort. Ce n’est pas la gauche qui a imposé à la droite des leaders qui, tous, ont, peu ou prou, accepté de se soumettre idéologiquement à l’adversaire. Il n’y aura rien à espérer tant que nous ne sortirons pas de cette dhimmitude intellectuelle.

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2 commentaires

  1. Remarquable analyse ! À regarder le nombre d’ouvrages et de commentaires réalisés par plusieurs philosophes ou intellectuels sur ce sujet,il est probable que la »crise sanitaire »à laquelle nous assistons soit la quintessence et le»chant du cygne»de cette civilisation post-révolutionnaire et post-soixante-huitarde,qui a tout sacrifié sur l’autel du matérialisme,du positivisme et du rationalisme,et dont nous voyons se succéder l’un après l’autre les maux les plus absurdes que ce genre de société et de »pensée»génèrent:limiter l’être humain à sa définition«matérielle»et en faire un »pion»,donner une valeur marchande à tout ce qui existe,expliquer même l’inexplicable,quantifier l’inquantifiable,vouloir contrôler la nature…Dans cette agitation où chaque jour nous sentons un peu plus l’étau se resserrer autour de nos libertés les plus fondamentales,peut-être est-ce le moment de croire,plus que jamais à notre destinée,à notre foi,à nos valeurs sacrées et aux paroles universelles et intemporelles,comme celles que nous pouvons lire dans les Évangiles,car il est envisageable à bien y penser,que cette forte pression qui s’exerce sur nous,ne soit que les derniers soubresauts de cette civilisation(et de ceux qui la représentent),qui a érigé le matérialisme et ses corollaires en valeur(s) absolue(s).Ne dit on pas quelquefois que »de l’ombre jaillit la Lumière»?

  2. Ce qu’évoque Buisson n’est pas un phénomène purement français mais est une tendance mondiale ce qui rend plus improbable une réversibilité de cette tendance. Le mondialisme en favorisant la consommation et l’apostasie a découplé l’individu de ses structures les plus proches comme la famille, le village, la paroisse, la nation pour n’en faire qu’un consommateur déraciné et hébété.
    Il n’y a plus que la prière pour solliciter la puissance de Dieu et de notre sainte Mère.

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