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Nous vivons l’éclipse du Bien

Dans un magnifique discours sur la vertu à l’académie française jeudi dernier, Pierre Nora a notamment affirmé cette vérité inquiétante :

"de nos jours, le Bien n’est plus saisissable que par son contraire, le Mal".

Et d’expliquer aussitôt :

Nora "Le Bien a comme disparu en tant que tel. Nous en avons perdu les références positives, les repères fixes, les sources et les définitions. À y réfléchir, il y avait, schématiquement parlant, trois sources de définitions du Bien : les enseignements de la religion, le sens de l’histoire, et la tradition humaniste […]. Le XXe siècle a ruiné la notion de progrès avec la guerre de 14, installé l’image du Mal avec le nazisme et perverti l’image du Bien avec le communisme."

Et il en vient à dénoncer "le caractère légèrement suspect et, pour tout dire, hautement pervers du déchaînement «vertuiste» contemporain" :

"S’il fallait en chercher la racine, on la trouverait à coup sûr dans les gènes de la démocratie. […] Mais le très louable désir des démocraties contemporaines […] a fini par imposer l’idée que chaque être humain, quel qu’il soit, est non point seulement un égal, mais le même que tout autre humain. C’est ainsi que le culte de l’égalité […] a abouti à voir dans l’abolition de toutes les différences la vocation de l’humanité.

[L]a notion même de «crime contre l’humanité» […] est le signe et la marque de notre temps, la pointe extrême de sa conception de la vertu. […] Mais avec la loi Gayssot, […] la porte était ouverte à la pression revendicatrice de tous les groupes de victimes. […] La voie est ouverte à toutes les dérives. À quand la criminalisation juridique des croisades ? Je ne plaisante pas, c’est une des propositions de loi,– il y en a ainsi une bonne douzaine –, qui sommeille sous le coude des plus vertueux de nos parlementaires. […]

La radicalisation du mal et l’obscurcissement du bien sont ainsi, en définitive, ce qui empêche sans doute de penser et le bien et le mal dans leur expression ordinaire, leur application simple, ou la transgression des règles communes du vivre-ensemble. […] C’est ce qui amène mon ami Marcel Gauchet, en réfléchissant au fonctionnement déréglé de ces valeurs, à soutenir que «la fracture sociale se double d’une fracture morale» […]. Entre ce qu’il appelle «un mal mythique et un bien introuvable», ne faut-il pas, tout simplement, revenir aux données de base les plus élémentaires, mais fondamentales ?"

Michel Janva

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3 commentaires

  1. Rien à ajouter. Une analyse d’une justesse rare…

  2. Un grand bravo. Ce texte est très riche et très large, et très opportun.
    Juste pour ajouter que face à un incroyant, qui moque l’idée de Dieu donc, vous pouvez essayer sans crainte : “Et le diable, alors, il n’existe pas ?” Tout de suite le front s’assombrit… ça devient sérieux ça réfléchit ça se questionne…
    Mais je m’en voudrais d’en rajouter de trop derrière ce texte, cette ‘brève’, splendide.

  3. J’ai plutôt le sentiment que c’est le contraire : l’Empire du Bien (comme disait Ph. Muray) ne s’est jamais aussi bien porté.
    Défense des victimes professionnelles, des discriminés, des sans-papiers-sans-logement, Téléthon, Sidathon, défense des Infirmes, des minorités sexuelles et etnhiques, criminalisation des opinions qui divergent du Canon Bien-Pensant : le Bien et les Bons sentiments qui vont avec coulent à flots.
    [C’est justement ce que dénonce Nora : le “vertuisme” a remplacé la vertu, les bons sentiments affichés au 20h masquent la disparitation de la pratique personnelle des vertus : prudence, force, justice et tempérance. Sans même parler des vertus théologales. MJ]

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