Le monde francophone demeure le parent pauvre de l’aide française au développement

Capture d’écran 2018-06-23 à 20.48.28C'est ce qu'indique le dernier rapport du CERMF (Centre d'étude et de réflexion sur le monde francophone) au sujet de l’aide française au développement, basé sur les dernières données détaillées disponibles. Le CERMF est le seul organisme qui analyse l’aide française au développement d’un point de vue francophone. 

En 2016, moins d’un euro sur six versés par la France a été affecté au vaste monde francophone. Une situation qui traduit un manque de vison à long terme, et qui s’oppose à la politique du Royaume-Uni qui privilégie toujours son espace géolinguistique. Et les perspectives sont peu encourageantes.

Selon les dernières statistiques détaillées publiées par l’OCDE, la France n’a consacré que 32 % de ses aides relevant de la catégorie dite de l’Aide publique au développement (APD) à des pays francophones en 2016. En y rajoutant sa lourde contribution nette au budget de l’Union européenne (UE), selon les données fournies par le Sénat, la part du monde francophone (en l’occurrence l’Afrique francophone, Haïti et le Vanuatu) s’établit à environ 15 % du volume global des aides au développement versées par l’Hexagone à des pays étrangers.

Une politique peu francophonophile 

Concernant la partie relative à l’APD (qui se rapporte aux pays à revenu faible ou intermédiaire, et non membres de l’UE), et comme à peu près comme chaque année, seuls deux des dix premiers pays bénéficiaires, aides bilatérales et multilatérales confondues, étaient des pays francophones : le Maroc (2e) et le Cameroun (4e). Les autres principaux bénéficiaires étaient dans l’ordre : la Turquie (1e), la Jordanie (3e), l’Égypte (5e), l’Inde, la Colombie, le Mexique, l’Éthiopie et le Brésil.

Pour ce qui est des aides bilatérales, qui représentent environ 60% de l’APD française (58% en 2016), celles-ci se sont à nouveau principalement orientées vers des pays non francophones. En effet, seuls trois des dix premiers pays récipiendaires étaient francophones, à savoir le Maroc (1e), le Cameroun (3e) et l’Algérie (10e, et qui refait son apparition dans les 20 premiers du classement). Les autres principaux pays bénéficiaires étant la Jordanie (2e), l’Égypte (4e), la Colombie, le Mexique, l’Inde, le Brésil et la Turquie (9e). Cinquième en 2016, la Colombie s’était classée première en 2015, seconde en 2014 et quatrième en 2013. Pour sa part, le Brésil, pourtant déjà assez développé et concurrençant même la France dans certains domaines, arrivait en quatrième position des pays bénéficiaires de l’aide bilatérale française en 2014 et en 2015, et en deuxième position en 2012.

Au total, environ 32 % de l’APD française a ainsi été affectée aux pays du monde francophone, soit 2,7 milliards d’euros sur une enveloppe globale de 8,5 Mds (chiffres hors Wallis-et-Futuna, archipel qui ne peut naturellement être pris en compte puisqu’il s’agit d’un territoire français). Ce taux est approximatif, à quelques décimales près, puisqu’il inclut quelques éléments n’ayant pas fait l’objet d’une répartition précise par pays, et qui concernent notamment des aides répertoriées comme « régionales », certains frais administratifs, ainsi qu’une partie des coûts liés aux étudiants et aux demandeurs d’asile présents sur le territoire français.

Cette part se retrouve également au niveau du groupe AFD, qui gère environ la moitié de l’APD bilatérale française, et dont 32 %, approximativement, du volume global des autorisations de financement accordées à des pays étrangers ont été consacrés au monde francophone. Comme chaque année ou presque, seuls trois des dix principaux pays bénéficiaires étaient francophones, à savoir : la Côte d’Ivoire (2e), le Maroc (6e) et le Sénégal (8e). Il est d’ailleurs à noter que le Brésil se classe deuxième des pays bénéficiaires sur l’ensemble de la période quinquennale 2012-2016, et que la part des aides non remboursables (subventions, contrats de désendettement, bonification de prêts…) n’a représenté qu’environ 35 % des financements accordés aux pays francophones.

Mais aux aides relevant de l’APD, il convient naturellement d’ajouter celles versées annuellement à un certain nombre de pays européens membres de l’Union européenne, et essentiellement situés en Europe orientale. Ceci est d’autant plus justifié que ces aides se caractérisent par leur totale gratuité, étant ni remboursables ni assorties de conditions au profit de l’économie française. Et ce, contrairement aux aides relevant de l’APD dont le tiers, environ, est remboursable (le quart environ pour les pays francophones), et qui sont parfois assorties de certaines conditions plus ou moins indirectes. 

Or, la contribution nette de la France au budget de l’UE s’est élevée à non moins de 9,216 milliards d’euros en 2016, qui viennent donc s’ajouter aux 8,518 Mds de l’APD. Ainsi, la part du monde francophone s’est établie à environ 15,4 % du total des aides allouées par la France à des pays tiers, soit seulement 1 euro sur 6,5 euros versés. Cette part est même en baisse par rapport aux deux années précédentes, puisqu’elle s’établissait à environ 18,1 % en 2015 et 17,5 % en 2014. Par ailleurs, il est à noter que le Maroc, premier pays francophone bénéficiaire, arrive alors à la onzième place d’un classement global où il est l’un des deux seuls pays francophones (avec le Cameroun) à faire partie des vingt premiers bénéficiaires de l’aide française au développement.  

Le Royaume-Uni, un modèle d’intelligence stratégique

Contrairement à la France, assez irrégulière, le Royaume-Uni a constamment fait preuve d’une vision à long terme depuis les années 1600 (à une époque où il ne s’agissait encore que du royaume d’Angleterre). Ainsi, il continue aujourd’hui à consacrer une partie importante de ses efforts aux pays appartenant à son espace linguistique. En 2016, ces derniers ont représenté sept des vingt premiers pays bénéficiaires de l’ensemble des aides britanniques au développement (APD et contribution nette au budget de l’UE), contre seulement deux pays francophones parmi les vingt premiers bénéficiaires de l’aide française. Et concernant celles relevant de la catégorie de l’APD, les pays anglophones ont représenté six des dix premiers pays récipiendaires du total de la catégorie, mais surtout huit des dix premiers récipiendaires de l’aide bilatérale, comme presque chaque année (et 16 des 20 premiers !). Cette écrasante prépondérance au niveau de l’aide bilatérale démontre bien que la priorité donnée aux pays anglophones est avant tout le résultat d’une volonté politique bien affirmée, et qu’elle n’est pas simplement due à leur nombre.

Au final, le Royaume-Uni a ainsi consacré environ 58 % de son APD à son espace géolinguistique (32% pour la France). Et en tenant compte de sa contribution nette au budget de l’UE (6,272 Mds d’euros, dont une partie très marginale de 52 millions d’euros pour trois petits pays anglophones membres de l’UE : l’Irlande, Malte et Chypre), cette part s’est ainsi élevée à environ 41,7 % du total des aides versées à des pays étrangers en 2016 (contre environ 15,4 % pour la France). Cette priorité accordée aux pays anglophones n’a d’ailleurs pas empêché le Royaume-Uni d’être davantage présent que l’Hexagone dans le reste du monde, et ce, grâce à l’importance du volume de son APD qui s’est élevée à 15,86 Mds d’euros (hors Sainte-Hélène et Montserrat bien sûr, car territoires britanniques), soit presque le double de l’APD française (+ 86 %). En effet, le Royaume-Uni est parvenu à consacrer la somme de 6,7 Mds d’euros à des pays situés hors espace anglophone, soit 0,9 Md de plus que le montant alloué par la France à des pays situés hors espace francophone (5,8 Mds).

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