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Liberté d'expression

L’actualité vue depuis les fenêtres d’un presbytère : entretien avec le père Danziec

L’actualité vue depuis les fenêtres d’un presbytère : entretien avec le père Danziec

Le père Danziec, chroniqueur dans Valeurs Actuelles depuis un an, a bien voulu répondre à nos questions.

Mon Père, vous collaborez depuis maintenant un an à l’hebdomadaire Valeurs Actuelles. Pouvez-vous nous dire pour quelles raisons vous avez choisi de vous y exprimer ?

Tout d’abord, tel l’appel de la vocation sacerdotale, ce n’est pas moi qui ai choisi. J’ai simplement accepté de répondre à l’invitation qui m’a été faite. En effet, suite à une série de Tribunes Libres que j’avais écrites, sous pseudonyme, dans le quotidien Présent, j’ai été contacté pour collaborer au Club VA, prolongement web du magazine papier Valeurs Actuelles. On y retrouve des articles et des analyses dans la ligne éditoriale de l’hebdomadaire. La rédaction avait pour idée d’offrir aux lecteurs de VA la possibilité de bénéficier sur internet du regard de membres de la société civile quant à l’état de la France. Avocat, policier, médecin, professeur d’école ou prêtre, chacun, en fonction de la place occupée, était invité à s’exprimer sur ce qu’il observait. Au moyen de ces différents prismes, les abonnés pouvaient ainsi réfléchir sur le monde, ses bouleversements et ses inquiétudes, mais aussi les résistances et les espérances de notre famille de pensée, la fameuse “droite des valeurs”. C’est dans cet état d’esprit qu’il me fut demandé de rédiger une chronique hebdomadaire dont le pitch peut se résumer de la façon suivante : « L’actualité vue depuis les fenêtres d’un presbytère ».

Certains pourraient vous rétorquer qu’un prêtre a sans doute mieux à faire que de jouer le rôle de commentateur ?

C’est une vraie question. Suis-je habilité à commenter la vie politique ou sociale, à donner un avis sur Benjamin Griveaux ou Greta Thunberg, le Black Friday, le Tour de France ou la Saint-Valentin ? Alors que le manque de prêtres se fait cruellement sentir en certains diocèses, on pourrait croire à de l’égarement ou à de la dispersion, j’en conviens. Péguy avait pourtant cette formule : « Le spirituel fait son lit de camp dans le temporel ». Je ne suis pas de ceux qui pensent que l’espace d’expression du prêtre se réduit à sa sacristie ou à sa chaire à prêcher. Tout au long des siècles, l’Eglise s’est toujours préoccupée de la vie des hommes. Il lui importe d’éclairer les consciences des uns et les jugements des autres parce qu’elle est désireuse de permettre à la personne humaine de vivre libre sous le regard de Dieu, Je suis farouchement convaincu qu’il y a beaucoup à dire sur ce que nous observons des incohérences du monde contemporain. Le piège, pour un prêtre, serait au contraire de se limiter à de seules considérations pieuses. Notre monde va mal parce qu’il s’est affranchi du décalogue, des repères établis, tout au long des siècles, par la civilisation occidentale. Ora et labora, la prière et l’action culturelle : telle doit être notre réponse chrétienne aux égarements de la postmodernité. « Malheur à l’insensé qui bâtit sa maison sur du sable ». Depuis le Christ, rien n’a changé. La parole du chrétien doit être celle qui donne du sens, qui revient au réel, qui s’inscrit dans le temps long. Mes chroniques, à la place qui est la leur, n’ont pas d’autre objet.

Votre ministère auprès des âmes ne s’en trouve-t-il pas amputé ? Comment peut-on être à la fois prêtre et journaliste ?

Oulala, je ne suis pas un prêtre journaliste ! Journaliste est un mot trop sérieux pour qu’il me soit attribué. On passe par des écoles pour devenir journaliste, on gravit les échelons dans une rédaction, on développe et on enrichit ses contacts et son carnet d’adresses au fil de ses enquêtes. Pour ma part, je ne suis qu’un chroniqueur. Je rédige un papier chaque semaine sur ce que j’ai pu observer les jours précédents, tout en continuant ma vie sacerdotale au jour le jour. C’est très différent. Bien entendu, cela entraîne parfois un lot inévitable de contraintes et d’exigences. Mais pas plus que ne le serait pour un prêtre le fait d’avoir un chien ou d’aller jouer au tennis une fois par semaine. Devant Dieu, j’espère pouvoir répondre que mon ministère au service des âmes ne s’en trouve pas amputé. Vraiment, je ne le crois pas. Après, comme en beaucoup d’autres sujets, il s’agit de trouver un équilibre. Je sers ma paroisse dans des conditions identiques à celles de la plupart de mes confrères. Je célèbre la messe, j’entends les confessions, j’accompagne les familles, j’enseigne le catéchisme, je visite les personnes seules, âgées ou malades, je participe à la vie de mon diocèse. Je ne troque pas ma soutane pour un stylo le temps de la rédaction de mes articles. Je crois plutôt que ces deux exercices s’épousent et se prolongent. L’observation des faits et des hommes, celle des événements qui agitent la société nourrissent au contraire ma réflexion pastorale. Placée sur le tamis de l’Evangile et de la vie intérieure, il me semble que l’actualité prend même une consistance différente. Ainsi par exemple : que Benjamin Griveaux ait fauté n’excite pas spécialement ma curiosité. Ce qui m’intéresse, c’est l’hypocrisie morale du progressisme, à la fois apôtre de toutes les permissivités en même temps que porte-voix d’une intransigeance sans borne et d’une disgrâce sans limite. Dans un autre domaine, le Tour de France fut l’occasion l’été dernier d’une belle bataille sportive avec le malheureux Thibaut Pinot en acteur principal. C’est peu dire que le cyclisme a traversé ces dernières années des désordres et des trahisons éthiques en tout genre. Analogiquement, cette revanche médiatique peut laisser espérer un nouveau regard sur l’image du prêtre, elle-même éclaboussée par les scandales que l’on sait. L’actualité offre matière à méditations. Elle convainc, pour qui prend la peine de l’admettre, que les vérités d’hier sont souvent les solutions d’aujourd’hui. La misère des hommes n’a que peu changé depuis le péché d’Eve et d’Adam. Il appartient à chacun de la contextualiser pour mieux y répondre, avec la grâce de Dieu. Saint Pierre invitait déjà les premiers chrétiens à se tenir toujours prêts à défendre l’espérance qui les habite contre quiconque leur en demande raison (I Pe 3, 15). Pour bien se défendre, il n’est pas suffisant de savoir de quoi l’on parle. Il importe aussi de savoir à qui l’on parle. Quels sont les défis, le quotidien de ceux à qui l’on s’adresse. “L’actualité dans la charité et la vérité dans la charité”, voilà le fil conducteur que j’essaie de tenir.

Danziec étant un nom de plume, pourquoi masquez-vous votre identité ? On entend souvent qu’il faut avoir le courage de ses convictions. Ne craignez-vous pas que certains mettent en doute votre bonne foi ?

Le caractère anonyme de mes interventions n’est pas une chose évidente en soi et je comprends votre interrogation. J’y ai moi-même souvent réfléchi. Pourquoi se dissimuler derrière un pseudonyme ? Porter un masque laisse à penser que l’on agit dans l’ombre. Cela présente inévitablement l’inconvénient de favoriser une certaine suspicion. La question de la pertinence de l’anonymat se pose donc, sans nul doute. Pour autant, je vois à cet anonymat deux avantages. Celui de la liberté de ton d’abord. Contrairement à ce que beaucoup pensent, la parole n’est, hélas, pas si libre que cela dans l’administration ecclésiale. Les oukases ou les placards sont des recours fréquents à l’endroit de ceux qui s’échappent des discours lisses, voire qui usent parfois d’un langage transgressif. Servir la vérité ne veut pas dire se comporter en kamikaze. Le Seigneur lui-même nous invite à être purs comme des colombes mais aussi prudents comme des serpents. En disciple du Christ, j’essaie de me tenir à cette attitude. Sûrement bien imparfaitement. Il n’en reste pas moins que, dans le contexte actuel, mon invisibilité fonde et garantit ma liberté de parole. Existe aussi un second avantage. Et il n’est pas accessoire. L’anonymat me permet, sans doute, de ne pas (trop) succomber à l’hubris. Je me refuse de condamner un investissement personnel à une éventuelle exposition médiatique déstabilisante. Avant d’être le Père Danziec, je suis d’abord prêtre de Jésus-Christ.

Il vous arrive parfois d’avoir quelques mots à l’encontre de frères dans la foi : n’est-ce pas nuire à l’unité des chrétiens ?

Que la vie serait triste si nous tombions spontanément d’accord sur tout. Socrate, dont l’Eglise a coutume de dire qu’il fut, à certains égards, un évangéliste avant l’heure, a donné au dialogue ses lettres de noblesse. Le dialogue conduit à la vérité. Ce dernier, sans pour autant manquer à la charité, a le droit d’être viril. La fidélité au Christ, c’est s’attacher coûte que coûte à Celui qui est la Voie, la Vérité et la Vie. Les Pères de l’Eglise nous ont laissé des apologies, vives et ardentes. Thomas d’Aquin a rédigé une Somme contre les Gentils. François de Sales a adressé aux protestants moult controverses explosives contenant des punchlines d’anthologie. Même des saints se sont écharpés sur des questions importantes, comme lors du grand schisme d’Occident. N’a-t-on pas vu une Sainte Catherine de Sienne soutenir Urbain VI et un Saint Vincent Ferrier défendre Clément VII ? Le dialogue, je le crois, possède cette double vertu, soit de vous conforter dans ce que vous pouvez penser, soit au contraire de vous conduire à apporter des nuances sur ce que vous estimiez jusqu’alors comme certain. Dans les deux cas, il est possible d’en sortir grandi. Mais pour qu’un dialogue soit constructif, le fameux « parler vrai », dont les coachs en entreprise se recommandent, est absolument nécessaire. Saint Paul dans ses épîtres le rappellent instamment : « enseigne, exhorte, reprend, menace, insiste à temps et à contretemps ». La spiritualité dominicaine témoigne de ce souci d’aller au-devant des objections. Il peut arriver que des échanges soient tranchants. Et alors ? Un débat, pour exister, doit s’exonérer de susceptibilités adolescentes. Si des erreurs de forme surviennent, il appartient de s’en excuser. De façon adulte, et chrétienne aussi. Maintenant, mettre à plat un différend, c’est d’abord chercher à avancer. Mon but n’est bien évidemment pas de compter chaque soir plus d’ennemis que je n’en avais le matin. Si j’en avais ! Après, le fait de n’avoir suscité aucune animosité autour de soi prouve, selon Clemenceau, que l’on n’a rien fait dans sa vie. L’unité de cœur et de pensée reste un cadeau merveilleux. Mais ce cadeau ne tombe pas du ciel. Il s’obtient au prix d’efforts difficiles, quelquefois redoutables. L’unité coûte cher et réclame de l’énergie quand bien même le risque serait de provoquer des désaccords ou de l’incompréhension. Le Seigneur lui-même l’a dit, je suis venu apporter le glaive et non la paix. La vérité divise en ce sens qu’on y adhère ou non. La division n’est pas son but premier, mais c’en est une conséquence constitutive. Je fais miennes la formule du Père de Chivré, édifiant domicain du siècle dernier : « Se fiancer avec la vérité, c’est se condamner au divorce avec beaucoup d’hommes ». Bien entendu, il peut sans doute arriver de blesser tel ou tel à l’occasion d’un argument cinglant, d’un paragraphe aiguisé, d’une maladresse dans l’expression ou à la suite d’une réaction trop hâtive. Si jamais la justice a été lésée, il n’est jamais interdit de présenter ses excuses. Cela n’empêche pas que rendre à chacun ce qui lui est dû impose, parfois, d’adresser un uppercut bien placé.

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7 commentaires

  1. Bonjour Père Danziec, deux choses m’interpellent :
    – votre anonymat, qui réduit pour moi la portée de vos propos
    Mais surtout :
    – l’oubli de la prière dans le détail que vous nous faites de votre mission de prêtre.

  2. à l’attention de Christian Falguiere
    Vous avez oublié autre chose, il ne nous a pas dit s’il avait suivi scrupuleusement les prescriptions du carême…!

  3. Face à Casse-ta-mère, ministre des Cultes totalement inculte, Don Camillo serait aussi à l’aise que face à Peppone.
    On imagine la scène : à la place des militants rouges venus de la ville et attablés à la terrasse d’un café, provoquant Don Camillo qui passe en vélo, on a un Conseil des ministres profitant du soleil pour se déconfiner dans la Cour d’honneur de l’Élysée. Passe alors Don Camillo, provoquant les moqueries des Excellences.
    Je vous laisse imaginer la suite.
    Bilan probable : 6 ministres à l’hôpital et 8 à l’infirmerie, pendant que l’amiral Rogel compte les points.

    • Aaah j’aime ! il en faudrait des milliers de Don Camillo pour mettre KO certains afin que leur maillasse de cerveau leur servisse à quelque chose …. réfléchir par exemple ?

  4. Bâtir sa maison sur du sable, n’est en effet pas raisonnable. Mais mettre à la tête de l’Etat un gamin, comme le fit remarquer Luc Ferry, ne l’est pas plus: “malheur à la ville dont le prince est un enfant” (Ecclésiaste, X-16).

    • @Pierre_BOIVIN
      Certes, mais quel âge avait donc Louis Dieudonné (portant le numéro XIV pour l’Histoire) quand il a succédé à son illustre Papa ?
      Et quel âge avait-il quand il a été déclaré majeur par le lit de justice du 7 septembre 1651 ?
      Et tout ça à l’aube du plus long et d’un des plus glorieux règnes de l’Histoire de France.
      Mais la révolution est passée par là et, depuis, c’est “le pognon de dingue” qui fait les “grands hommes d’État”. La capacité et l’honnêteté intellectuelles ne sont plus les critères premiers pour leur sélection (à de rares exceptions près)…

    • Merci Monsieur ! exactement…. et le malheur est que nous avons un enfant sans éducation…. je laisse imaginer la suite !
      Nos Rois montaient sur le Trône encore jeune enfant, mais bien souvent pour le plus grand Bien ou le Mal quelque personne faisait l’intendance….

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