La discussion sur la proposition de loi sur l’euthanasie interrompue

Capture d’écran 2018-02-02 à 17.51.21Hier s'est tenue à l'Assemblée nationale la discussion de la proposition de loi déposée par le groupe de La France Insoumise sur l'euthanasie. A une heure du matin, alors que la discussion n'était pas terminée et que le vote sur cette proposition n'avait pas eu lieu, le président a décidé de lever la séance, ajoutant :

"Il appartiendra à la Conférence des présidents de fixer les conditions de la poursuite de la discussion de la présente proposition de loi".

Autrement dit, cette loi, si elle n'a pas été adoptée -et l'on peut s'en réjouir- elle n'a pas non plus été formellement rejetée. Et c'est bien pratique pour un gouvernement qui compte légaliser l'euthanasie avec la révision des lois de bioéthique. Lors de la discussion, Agnès Buzyn, ministre des solidarités et de la santé, n'a pas rejeté cette proposition de loi sur le fond. Elle a simplement déclaré qu'elle arrivait trop tôt :

"En tant que ministre et en tant que médecin, je me dois d’éviter deux écueils : l’irrésolution et l’impréparation. Pour nous préparer, prenons le temps de la réflexion, d’autant que le sujet de la mort est un sujet politiquement grave, qui engage la société tout entière. Comme le philosophe de la mort, Jankélévitch, le disait magistralement : « La mort n’est pas un objet comme les autres : c’est un objet qui, étranglant l’être pensant, met fin et coupe court à l’exercice de la pensée. La mort se retourne contre la conscience de mourir ! » Veillons tous ensemble, quelles que soient nos divergences politiques, à laisser vivre, avec la patience de la réflexion, l’exercice démocratique de la pensée !"

Dans la même veine, le député Jean-Louis Touraine (LREM) a ajouté :

"Vous le voyez, mes chers collègues : il convient d’attendre la fin de la concertation pour choisir les termes les plus appropriés de la loi future sur la fin de vie. Madame la rapporteure, nous nous retrouverons très prochainement et aboutirons ensemble aux compléments législatifs que les Français espèrent."

Cela a le mérite de la clarté.

Côté LR, le député Alain Ramadier a révélé par euphémisme que le groupe est divisé sur cette question :

"Comme l’a précisé mon collègue Stéphane Viry, les députés du groupe Les Républicains sont libres de leur vote ; pour ma part, je voterai contre ce texte."

Son collègue Xavier Breton a été plus ferme dans son opposition :

" À partir de là, deux conceptions de l’éthique se déploient : d’un côté, une éthique de l’autonomie, fondée sur une liberté individuelle absolue, et de l’autre, une conception de l’éthique fondée sur la vulnérabilité, qui prend en compte la fragilité et la dépendance. Vous l’avez compris, mes chers collègues, nous défendons cette éthique de la vulnérabilité pour nous opposer à ce texte, mais nous la défendrons aussi tout au long des débats qui nous attendent sur les sujets de bioéthique.

Côté UDI, le député Agnès Firmin Le Bodo a déclaré que son groupe a décidé de s'abstenir.

Côté FN, Sébastien Chenu a déposé une motion de rejet. Finalement cela a été le seul vote sur cette proposition de loi. Seuls 5 députés l'ont votée : Sébastien Chenu, Emmanuelle Ménard mais aussi 3 députés LREM (Patricia Mirallès, Anne-Laurence Petel, Laurianne Rossi). Aucun député LR n'a voté cette motion de rejet, ni dans un sens ni dans l'autre.

Lors de son intervention, Sébastien Chenu a moqué le ralliement de La France Insoumise à la logique du marché :

Capture d’écran 2018-02-02 à 17.48.58"Monsieur le président, madame le ministre, madame le rapporteur, mes chers collègues, après quelques mois passés à écouter dans cet hémicycle nos collègues de La France insoumise défendre « une autre vision de la société », j’ai été surpris de les voir défendre une proposition de loi destinée à légaliser l’euthanasie et le suicide assisté. Comprenez mon étonnement : alors même que je vous croyais encore attachés à l’idée que tout, dans une société, ne pouvait être contrôlé par le marché, mesuré par l’utilité sociale et trié en fonction de la rentabilité économique, je découvre cette proposition de loi. Je la respecte, mais elle bat en brèche cette vision des choses.

Qu’elle est loin, l’époque où l’idée du don et du contre-don, développée par Marcel Mauss, père de l’anthropologie française, faisait chemin ! Qu’elle est loin, l’époque où vous considériez, comme lui, que fonder une société sur l’économisme était un choix civilisationnel inacceptable ! Qu’elle est loin, l’époque où vous ne considériez pas l’homme comme un maillon de la chaîne du tout-économique, et où vous preniez en compte l’idéalisme et la spiritualité politique qui pouvaient mettre en mouvement l’humanité !

En réalité, avec cette proposition de loi, vous vous rangez à la doxa matérialiste défendue par le libéralisme politique que vous feignez pourtant de combattre, selon laquelle tout est matériel et marchand. Dites-moi, dans votre futur idéal, quelle place réservez-vous à l’homme ? Car il faut être bien naïf pour croire que c’est la liberté qui sous-tend ce texte. Votre proposition de loi sur le suicide assisté participe d’un profond matérialisme. Dans la vision qui guide votre projet, les personnes en souffrance dans notre société, notamment les personnes les plus âgées, ne trouvant plus d’utilité sociale, ne pouvant plus produire, devraient pouvoir être écartées de la société par la mort. Cela est encore plus grave lorsque ce sentiment est imposé par la société elle-même. « Je ne connaissais que des pauvres, c’est-à-dire des gens dont la mort n’intéresse personne », écrivait Céline. Nous y sommes.

Vous accréditez ainsi ce qu’écrivait en 1981 Jacques Attali : « dès qu’il dépasse soixante-soixante-cinq ans, l’homme vit plus longtemps qu’il ne produit et il coûte cher à la société. La vieillesse est actuellement un marché, mais il n’est pas solvable. L’euthanasie sera un des instruments essentiels de nos sociétés futures dans tous les cas de figure ». Cette idéologie se résume à une maxime : l’homme est interchangeable ; il est avant tout un facteur de production. Votre internationalisme prolétarien était déjà de l’ordre du sans-frontiérisme, vous pliez aujourd’hui philosophiquement devant un autre axiome : celui de l’attalisme, dont vous vous devenez la caution. […]

En outre, l’exemple belge est révélateur du glissement progressif de la loi : on tue aujourd’hui non pas seulement des personnes incurables, mais aussi des personnes qui sont seulement mal dans leur peau ; il existe un grand nombre de dérives. Une étude belge menée par l’université libre de Bruxelles et l’université de Gand a notamment révélé que 27 % des euthanasies pratiquées en Flandre et 42 % de celles réalisées en Wallonie sont pratiquées sans aucune déclaration aux autorités. Cette même étude précise que, souvent, un second médecin n’est pas même consulté pour autoriser la pratique de l’euthanasie, quand bien même cela est normalement obligatoire selon la loi belge.

L’ouverture de ce droit à l’euthanasie et au suicide assisté ouvre une véritable boîte de Pandore. On commence par proposer le strict minimum, mais peu à peu on prend des mesures toujours plus difficiles à encadrer, avec des conséquences toujours plus importantes – et bien plus graves que les auteurs de ces propositions ne l’imaginent eux-mêmes. C’est exactement ce qui s’est produit en Belgique : alors que la loi sur l’euthanasie et le suicide assisté concernait exclusivement les adultes en 2002, lors de l’adoption du texte, elle a été élargie aux enfants en 2014. Cette politique des petits pas nous fait changer de monde ; notre équilibre est bouleversé, comme notre idée du respect des libertés individuelles. Nous allons vers un monde qui n’est plus régulé que par des contingences financières et économiques. […]

La représentation nationale a déjà adopté la loi Leonetti II qui, pourtant, ouvrait une première brèche. En effet, la sédation profonde servait non plus à soulager les patients dans la douleur, mais à donner la mort. Il s’agissait d’une euthanasie déguisée, et la loi ne prévoyait aucune clause de conscience pour les médecins. C’est cette loi qui nous amène aujourd’hui à débattre du suicide assisté. Il faut du courage pour refuser ces dérives ; il faut des législateurs mobilisés pour défendre un message de vie, pour proclamer la dignité des personnes, quels que soient leur situation et leur âge. Je ne vois pas en quoi il est digne d’abandonner une personne en la poussant vers une demande d’euthanasie. […]

En réalité, cette initiative parlementaire est symptomatique de la réaction de notre société face aux grands enjeux qui nous assaillent. On cache les problèmes : plutôt que de soigner le patient, on préfère le tuer, voire – c’est plus grave – on préfère le pousser à demander à être tué. Je le reconnais : pour gérer la fin de vie, l’euthanasie est plus simple et moins coûteuse. Mais promouvoir cette solution de facilité, est-ce là ce qui donne un sens à notre société ? […]

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