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France : Société

Jean-Marc Potdevin, du Kilimandjaro au Vendée Globe

Jean-Marc Potdevin, du Kilimandjaro au Vendée Globe

D’Antoine Bordier :

C’était il y a 15 ans. Avec ses copains de Kelkoo, la start-up revendue à Yahoo en 2004 pour plusieurs centaines de millions de dollars, Jean-Marc Potdevin décidé de gravir le fameux Kilimandjaro. A 5 895 mètres d’altitude, la mort l’attend. Par « miracle », il en réchappe. 15 ans plus tard, sa start-up inclusive, LinkedOut est sur le départ du Vendée Globe. Reportage sur le « rescapé » des sommets qui tutoie les profondeurs.

Après une poignée de main chaleureuse, Jean-Marc Potdevin vous met tout de suite dans le bain. Son sourire généreux et ses yeux bleus rieurs sont une invitation à l’échange et au partage. Avec sa barbe de trois jours et ses cheveux poivre et sel, le décor est campé : c’est bien un geek aventurier des sommets et des profondeurs qui est là. Son origine ? Le nord de la France, comme il l’explique :

« Je suis un Ch’ti, né à Roubaix, en 1965, dans une famille catholique, j’ai 3 petites sœurs. Après le collège et le lycée à Tourcoing, j’ai fait toutes mes études supérieures à la catho de Lille. J’ai fait l’ISEN, l’Institut supérieur de l’électronique et du numérique ».

Jean-Marc est vraiment un « geek ».  Déjà, dans les années 82-87, il entend parler d’internet.

« Oui, internet venait d’être inventé. J’étais passionné par l’intelligence artificielle. On en parlait déjà et on faisait plein de projets. »

Diplômé, Jean-Marc s’installe avec sa femme, Bénédicte. Puis, direction le Texas, Austin plus exactement. Ils s’expatrient pour une aventure professionnelle au sein du Groupe Schlumberger.

La réussite au rythme d’une start-up 

« J’ai passé deux ans là-bas. Nous avons eu notre premier enfant. En 1993, je rentre en France et je travaille, toujours au sein de Schlumberger, sur le projet de la future carte vitale de l’assurance maladie. »

En mars 2000, Jean-Marc reçoit deux propositions professionnelles : son employeur, lui propose de devenir Directeur Général de l’une de ses filiales. Puis, il rencontre les fondateurs de Kelkoo, jeune start-up, un comparateur de prix.  Ils lui demandent de les rejoindre comme CTO, directeur technique. Le pari est très risqué, car cette jeune entreprise ne fait pas encore de chiffre d’affaires. Jean-Marc décide cependant de les rejoindre :

« Il y avait un salaire, mais uniquement pour deux mois. Mon beau-père m’a dit : ‶Tu es fou. Tu as un prêt immobilier sur ta maison, tu as 4 enfants, tu brûles ta vie, tu as une belle carrière chez Schlumberger. ″ »

Au bout d’un an, Kelkoo réalise, déjà, plusieurs millions d’euros de revenus. Et, son équipe est passée de 15 à 180 salariés. En 2003, la société est présente dans une dizaine de pays. Tous les mois plus de 30 millions de visiteurs uniques se rendent sur sa plateforme.

« On travaillait 7 jours sur 7. On a levé plus de 60 millions d’euros…Mais aujourd’hui, je me rends compte que c’était démesuré, que je vivais une forme d’idolâtrie. Idolâtrie du succès, du travail. La réussite de la vie, ce n’est pas la réussite du business. C’est malsain, parce que je n’ai pas fait la part des choses. La vie ce n’est pas uniquement l’engagement professionnel. Le travail c’est une très belle chose. Mais là c’était démesuré, il y avait beaucoup d’orgueil de ma part. »

Le « miraculé » du Kilimandjaro

Au printemps 2004, l’équipe des fondateurs de Kelkoo, accepte de se faire racheter par Yahoo. Jean-Marc en devient le Vice-Président Europe.

« La vente de Kelkoo est fêtée avec toute l’équipe des fondateurs, un an plus tard. En mars 2005, nous décidons de gravir les pentes du Kilimandjaro, qui se situe entre le Kenya et la Tanzanie. On prend la voie qui part de la Tanzanie. 3 à 4 jours plus tard, à 4 000 m d’altitude, la nuit il fait -15°. Je réalise que mes poumons se remplissent d’eau. Je fais un œdème pulmonaire. Normalement, j’aurai dû redescendre. Mais je ne pouvais pas, car nous étions en pleine nuit. Impossible de dormir. Je passe ma nuit blanche à méditer sur ma propre mort. Ma vie défile, je ne peux appeler ni ma femme, ni mes enfants. Et, je n’ai rien fait de ma vie. Je n’avais pas peur. Je ne priais pas. Je n’étais pas en panique, mais je méditais sur ma mort. »

Le lendemain matin, Jean-Marc n’est pas au meilleur de sa forme, mais il est vivant. Son guide lui conseille de continuer à monter. Arrivé au sommet son œdème refait surface.

« Je suis allé directement à l’hôpital. J’aurais dû mourir en gravissant le sommet car mon ventricule avait triplé de volume. Mon cœur aurait dû lâcher. Je suis un rescapé. »

Après le Kilimandjaro, il fait une longue pause.  En 2008, il décide de tout plaquer et de faire le Chemin de Saint Jacques. Sur le chemin, il croise de nombreux pèlerins et touristes. Il y vit une conversion personnelle. Son histoire incroyable, il la raconte dans son premier livre : « Les mots ne peuvent dire ce que j’ai vu », paru en 2012 aux éditions de l’Emmanuel.

« Humains dans la rue »

C’est le titre de son deuxième ouvrage paru en 2018. Jean-Marc Potdevin, aujourd’hui, la cinquantaine est plus vivant que jamais. Avec Bénédicte, ils ont eu quatre filles. C’est une famille unie et heureuse qui a failli vivre le pire en 2005. Depuis, Jean-Marc a changé de vie. Il ne met plus l’argent, les honneurs et la réussite en premier. Son regard s’est tourné vers les autres. En 2012, alors qu’il collabore comme Directeur des Opérations au sein de Viadéo, le réseau social pour les professionnels, il croise tous les jours des personnes « assises, allongées à même le trottoir ». Un matin, il s’arrête et discute. Un autre jour, il aide « Robert » à se soigner et à aller chez le dentiste, « car il s’était fait taper dessus. On lui avait cassé toutes les dents ». Son histoire le bouleverse. Il y réfléchit, même la nuit. Il se pose, finalement, cette question : « pourquoi ne pas créer un réseau social pour créer des liens avec les personnes les plus fragiles ?». Il en parle autour de lui. Avec Bénédicte, un ami, Romain Allain-Dupré, et d’autres fondateurs, l’idée du réseau est lancée, sous la forme d’une association avec une plateforme digitale. Le 14 novembre 2014 né le réseau ENTOURAGE.

Le 17 octobre 2018 sort en librairie son nouveau livre co-écrit avec Anne Lorient et Lauriane Clément : Humains dans la rue, histoires d’amitiés avec ou sans abri, paru aux Editions Premières Parties pour la journée mondiale du refus de la misère. Après avoir réussi dans la vie, Jean-Marc Potdevin semble vouloir réussir sa vie en s’occupant des pauvres.

« Ce qui donne du sens à ma vie, ce n’est plus mon travail. C’est de me mettre au service de mes amis de la rue. » 

Le digital au service des personnes SDF

Entourage, le réseau social qui fait sortir de la solitude les hommes et les femmes de la rue, avant de leur redonner une complète dignité, est d’abord une histoire d’amitié. C’est la rencontre de deux hommes : Jean-Marc Potdevin et Romain Allain-Dupré. Ce-dernier est un consultant international de haut-vol. Son hobby ?  Organiser des maraudes auprès des personnes SDF. C’est comme cela que les deux hommes se sont rencontrés : Romain a invité Jean-Marc à témoigner de son histoire et de son livre devant un parterre de jeunes, en 2012. Romain explique que

« l’idée du projet Entourage – auquel nous n’avions pas encore trouvé de nom – était conditionnée au fait que nous le bâtissions autour de la rencontre, dans toutes ses dimensions. Aujourd’hui, Entourage est avant tout une plateforme digitale de la rencontre. Ses fonctionnalités sont autant de tremplins pour oser et cultiver cette rencontre. Je le vois, encore, comme un moyen de donner l’opportunité aux personnes exclues de faire tomber les remparts relationnels de notre société. Lors de nos maraudes, nous mettons en premier la rencontre, puis, nous essayons de répondre aux besoins essentiels. »

Aujourd’hui, l’association est entourée de plus de 150 000 utilisateurs, et 20 000 d’entre-eux sont considérés comme des « actifs ». En 2019, Jean-Marc décide de renforcer l’attractivité de l’association qui commence à être une référence et à se diffuser dans toutes les villes de France.

LinkedOut et le Vendée Globe 

Il lance une nouvelle application : LinkedOut. Comme il l’explique :

« Mettre en réseau et en relation les personnes démunies avec d’autres personnes, avec les associations de quartier, c’est bien. Mais ce n’est pas suffisant. Il manquait quelque chose. Pour que ces personnes retrouvent leur dignité, il faut qu’elles se sentent utiles. C’est la raison d’être de LinkedOut, ce réseau social professionnel pour les personnes qui n’ont plus de réseau. C’est très inclusif. Ces personnes ne vivent avec aucune perspective d’emploi. LinkedOut vise à remettre près de 100 personnes en grande précarité à l’emploi. »

En 2020, Jean-Marc reçoit un coup de téléphone de l’un de ses partenaires, Alexandre Fayeulle, le dirigeant d’Advens. Ce-dernier lui propose de nommer le voilier qu’il finance pour le prochain Vendée Globe avec le nom de LinkedOut. Jean-Marc est aux anges. Il accepte. Et, toute son équipe se met à l’œuvre pour organiser l’évènement autour du départ. « C’était inimaginable une telle proposition, raconte Jean-Marc. Pour le lancement du Vendée Globe, le 8 novembre, nous avions invité une centaine de personnes. Le Secrétaire d’Etat devait même venir. » Entre-temps, un vent contraire a soufflé : celui de la pandémie et du reconfinement. Le skipper de LinkedOut, Thomas Ruyant est parti le 8 novembre, comme convenu. Mais il n’y avait personne sur le quai. Après l’Everest du Kilimandjaro, Jean-Marc participe à l’Everest des mers. Mais il garde les pieds sur terre. C’est Thomas Ruyant qui est à la manœuvre. Le 21 novembre, LinkedOut passe en tête de la course. Ce premier décembre, il est de nouveau second. Le skipper témoigne sobrement : « C’est un peu sauvage ! ». Il reste 33 000 km à parcourir (plus de 17 000 nm). Il n’est qu’à 400 km du premier, Charlie Dalin. Ils sont en train de passer le Cap de Bonne-Espérance. Jean-Marc n’en revient toujours pas qu’il soit passé premier. Tout reste à jouer. « Ce serait dingue qu’il termine premier, non ? ». La course est terrible, Kevin Escoffier vient d’être sauvé in extremis par Jean le Cam. Ce qui est certain, c’est que l’ivresse des profondeurs est bien là.

Texte et photos réalisés par Antoine Bordier

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2 commentaires

  1. Pas simple de nos jours, de répondre aux grandes injonctions de l entreprise et de garder un coeur et un esprit chrétien , cela doit être un défi , une volonté de tous les instants de passer de l un à l autre , de ces deux mondes particuliérement inconciliables.

  2. Zachée est un personnage sympathique s’il en est à partir de sa conversion. Jean-Marc Potdevin aussi. Mais l’Evangile ne nous cache pas qu’avant sa conversion, il n’était pas un personnage reluisant. Avoir contribué à conforter le monopole de Yahoo-Google en cédant à leur profit une entreprise prospère n’est pas reluisant non plus. Cela aussi, il fallait le dire. La subsidiarité oblige à lutter contre la concentration économique. La solidarité aussi. Quand le message passera-t-il chez nos cathos ?

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