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France : Société

Jean-Dominique Michel : “il ne faut surtout pas confiner l’ensemble de la population”

Jean-Dominique Michel : “il ne faut surtout pas confiner l’ensemble de la population”

Jean- Dominique Michel est un des plus grands spécialistes mondiaux de santé :

Dans un autre registre, Jean-Frédéric Poisson, président du Parti chrétien-démocrate, redoute que la France s’habitue aux mesures d’exception :

[…] la tendance naturelle de tout gouvernement est de privilégier l’efficacité sur les libertés individuelles. C’est cette inquiétude que m’habitait en 2015 comme co-rapporteur de la mission de contrôle parlementaire de l’état d’urgence. Or, je suis loin de faire davantage confiance à ce gouvernement qu’au précédent sur ce point. En réalité, le fait qu’il ait déjà commis pareil forfait avec l’inscription dans le droit commun des principales mesures permises en 2015 par l’instauration de l’état d’urgence suscite une méfiance légitime. La loi Avia qui prétend lutter contre les contenus haineux sur Internet a donné une autre preuve du peu d’embarras que suscite chez le pouvoir en place les restrictions de libertés individuelles. On trouvera toujours une raison de s’en prendre à elles – hier le racisme et la menace terroriste, demain le risque d’une seconde vague épidémique – mais la liberté est un principe, elle est inscrite au fronton de nos mairies. Nous ne pouvons pas nous contenter d’en faire un slogan.

Ce que je crains par-dessus tout, c’est que la France s’habitue à ces pratiques et omette de les remettre en cause quand elles n’auront plus de raison d’être. D’un côté, l’autorité publique – en fait l’administration – s’adonne à la facilité du formulaire, du contrôle tatillon, du fichage et des gadgets de surveillance high-tech. De l’autre, les Français inquiets pour leur santé et moins attachés à l’idée de liberté qu’ils ne l’ont été par le passé se soumettent sans sourciller à ces restrictions.

Pour contrecarrer cette tendance, il est nécessaire que les personnes attachées à la liberté, et en fin de compte à la paix sociale puisque l’une de va pas sans l’autre, veillent à réclamer le retour à la normale dès la fin de l’épidémie. La liberté d’aller et venir devra, évidemment, être rétablie au plus vite. Tout dispositif de traçage ou base de données, si de telles choses devaient voir le jour, devra être entièrement démantelé. Les lois de protection des travailleurs devront retrouver, a minima, leur état antérieur à la crise. Les sujets ne manquent pas… […]

De son côté, Alain Damasio, écrivain de science-fiction, fustige ces restrictions de liberté :

[…] On vit en démocrature, il faut quand même le réaliser ! Aucune des décisions prises sur cette pandémie n’a respecté la moindre ébauche de débat démocratique. On subit les choix d’un Prince aux yeux crevés. Le seul levier qu’ils actionnent est la peur : sa gestion triviale, son emprise évidente, son aérodynamisme pour pénétrer les corps et les têtes d’une population choquée. Au lieu de faire de la médecine — c’est-à-dire de tester, d’isoler et de traiter — les macronards ont fait dans le moyenâgeux, la petite terreur quotidienne et le flicage. Ils ont maximisé l’angoisse des citoyens. La « grande »presse, tenue par les milliardaires amis de Macron, joue bien ce jeu. Chaque jour, elle assène en page d’accueil le total des morts. On nous dit 20.000 morts, le lendemain 21.000 morts, et après 22.000 ! Sans jamais relativiser ce que signifie ce chiffre. Quel média rappelle qu’en France, il y a 660.000 morts par an et qu’avec le Covid, on va simplement avoir une surmortalité de 5 % à 10 % en 2020 ?

En réalité, ce qui importe serait de comprendre ce que ces morts signifient pour un pays de 67 millions de personnes. En valorisant spécieusement le total cumulé des morts, on construit un storytelling de l’anxiété, voire de la panique : « Oh la la, tu te rends compte, 20.000 morts ! », comme s’ils avaient péri sous une bombe en une nuit ! Si tu ancres jour après jour ce récit d’une catastrophe croissante, tu inclines les citoyens à chercher fébrilement un pôle de réassurance, qui ne peut alors être que le gouvernement, sorte de père/mère de la Nation.

On le sait : quelle que soit la crise — terrorisme, pandémie, guerre —, n’importe quel président en place gagne 15 à 20 points de popularité juste parce que la figure d’une autorité rassure. Ça joue aussi pour Macron, même si cette IA [intelligence artificielle] mal programmée est inapte à témoigner la moindre compassion, que ce type est un sociopathe absolu et qu’on mesure à quel point, dans ce moment tragique, il n’y a pas une once de spiritualité ou de grandeur dans sa vision du monde.

Les morts du coronavirus sont relativement peu nombreux, si on met en rapport le chiffre avec le nombre habituel de morts…

Oui, il faut rester conscient des ordres de grandeur. Il y a eu par exemple une grippe restée célèbre entre 1968 et 1970, avec 31.000 morts en France, qui n’ont engendré quasiment aucune réaction dans le corps social à l’époque. Le chômage est considéré comme causant, par mortalité indirecte, à peu près 15.000 morts par an. La grippe saisonnière il y a deux ans a fait 13.000 morts. Donc, il y a de nombreuses causes de mortalité aussi puissantes et statistiquement fortes. Et qui ne débouchent pas sur cette gestion militaire… À partir du moment où un État, la Chine, a commencé à médiatiser le coronavirus, la comparaison publique mondiale a fait qu’il n’était plus possible pour un État de jouer l’immunité de groupe quand d’autres confinaient a maxima. La visibilité médiatique des morts ne laisse plus le choix et c’est sans doute tant mieux pour les vies sauvées. Ensuite, la biopolitique a fait le reste : un État néolibéral est voué à préserver et développer ses populations, qui sont sa force productive. Il doit « gérer la vie »,comme l’a montré Foucault, même si ça doit tuer sa vache sacrée qu’est l’économie.

Vous évoquez l’exploitation de la peur et les exigences d’une biopolitique pour expliquer le traitement confiné de cette pandémie, soit. Mais quand on voit que quatre milliards d’humains sont confinés, n’y a-t-il pas autre chose qui se joue ?

Bien sûr, quelque chose de plus profond se joue. Ce qui me semble passionnant est que de nombreux malades du Covid-19 ne meurent en réalité pas de la prolifération du virus, mais d’une hypertrophie de la réaction immunitaire. Cet emballement des défenses immunitaires, on la retrouve par analogie dans l’hystérie de notre réaction politique et sociale, qui trahit selon moi un refoulé majeur de nos civilisations actuelles : on ne supporte plus ni la maladie ni la mort. On se rêve dans l’immunité absolue. Ça pourrait être une bonne nouvelle, la preuve d’un amour pour la vie. Et ça l’est sans doute pour ceux qui soignent. Moi, j’y lis plutôt en creux une perte de vitalité latente dans nos sociétés. J’ai cette intuition qu’on a moins peur de mourir, voire plus peur du tout, lorsqu’on a bien vécu. Plus on a le sentiment d’avoir fait quelque chose de sa vie, d’avoir éprouvé et habité chaque instant « comme si c’était le premier, comme si c’était le dernier », pour reprendre Épicure, mieux on peut accueillir la mort.

Après, un gouvernement, même aussi sourd que le nôtre, prend ses décisions par rapport à une sensibilité publique qui peut recevoir ou non ce qu’il propose. Le confinement est si bien accepté parce qu’il reconduit cette illusion de la bulle immunitaire. Et il la reconduit pour chaque individu, foyer par foyer, en la vitrifiant dans le numérique, qui est le dispositif idéal de la « distanciation » sociale.

Bref, notre confrontation anthropologique à la mort a profondément muté sans qu’on en soit vraiment conscient. On le découvre à travers cette pandémie rare.

Pour prendre un exemple : j’ai été sidéré que l’interdiction faite aux proches d’aller soutenir leurs parents alors qu’ils sont en train d’agoniser, de « partir », ait été acceptée si facilement. À titre personnel, ça me paraît inadmissible et scandaleux. Mon père ou ma mère serait en train de crever, j’entrerais de nuit dans l’Ehpad, je sauterais les grilles avec mon frère, j’escaladerais la façade, je ferais n’importe quoi mais je ne les laisserais jamais mourir seul sous respirateur… L’accompagnement des vivants auprès des morts fait partie du lien le plus fondamental. On se rend compte que le refoulement de la mort est devenu tellement puissant, sa conjuration tellement ancrée dans nos sociétés que, quand la mort ressurgit, qu’on nous la met devant les yeux, on la fuit. On n’accepte au fond de l’affronter que sous forme de chiffres et de courbes. Je suis d’ailleurs fasciné par un détail bizarre : à quel point la courbe exponentielle des décès incarne finalement la courbe parfaite d’une économie florissante. Je ne sais pas ce qu’il faut en tirer, mais c’est la courbe de croissance dont rêverait tout entrepreneur pour son business…

Refoule-t-on la mort parce qu’on est coupé de la vie ?

C’est ma conviction et la source de mon combat depuis trente ans : cette sensation que notre Occident est en voie de dévitalisation avancée. La plupart de nos relations au vivant ont été coupées. En nous et hors de nous. On a tranché nos liens avec la vie, avec les animaux, les maquis, les forêts, et même avec le cœur physique de notre vitalité. Cette sensibilité du corps au monde, cette chair vibrante désormais épaissie comme un mauvais cuir par nos technococons. On accède au monde par une chrysalide de fibres optiques. Et on confond la vibration de ses fils avec les vibrations du dehors.

J’ai des amis qui ne sortent plus depuis un mois. Pas une fois ! De quoi ont-ils peur exactement ? De mourir ? De souffrir ? De la maladie ? De contaminer les autres ? Est-ce qu’ils savent que vivre est une maladie mortelle ? Que le risque est consubstantiel à la fragilité magnifique du vivant ? C’est le fond ontologique du problème. Tout ce qui conjure le rapport à la mort est vécu comme désirable. On peut applaudir des lois incroyablement liberticides si elles prétendent sécuriser notre rapport à la mort. Un copain m’a même dit : « On sera bien content d’êtres libres, tiens, quand on sera mort ! » Pour lui, ça absout les pires lois d’avance. Pour moi, il ne voit pas qu’on est déjà mort si l’on raisonne comme ça. Mort-vivant, oui. Zombie quoi ! […]

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6 commentaires

  1. Très bonne analyse à diffuser massivement pour sortir les gens de l’hypnose.

    A diffuser aussi : https://youtu.be/lnD-MHKUhRM

    Et cette analyse très riche : https://strategika.fr/2020/04/18/coronavirus-accelerateur-historique-entretien-avec-youssef-hindi/

  2. Il faut également relativiser le nombre de morts en arguant qu’une part non négligeable des morts du covid19 seraient morts de la grippe saisonnière ou d’une autre pathologie.

    • …et qu’on a compté tout le monde en Covid pour faire du chiffre…tous les vieillards morts de mort naturelle sont dans les courbes, soyez-en sûr !

  3. Deux très intéressantes prises de position. Tout à fait d’accord avec l’avis de J.-D. MICHEL : “Il ne faut surtout pas confiner l’ensemble de la population”, mais notre GVT ne s’est même pas posé la question des conséquences de ce confinement (décès, suicides, déprimes, pertes d’emplois, etc).

  4. la boutique qui vend des grilles de loto, de pmu et autres trucs à gratter n’a jamais été fermée
    la quincaillerie de mon quartier oui!
    allez comprendre la logique de nos cranes d’oeufs

  5. Dans ma ville (20000 habitants environ)je n’ai pour l’instant entendu parlé que de 2 morts du covid, des morts indirects en fait: une dame morte dans une epadh de dépression (elle avait déjà un état dépressif) et un homme de 50 ans qui a fait une crise cardiaque car il n’avait plus de revenus à cause de la fermeture des marchés et il en a été tellement stressé qu’il en est mort.
    Sinon, très bonne analyse à diffuser, les liens d’Heracles également.Merci.

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