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Economie

Faut-il se libérer du libéralisme ?

NefLa question, que certains n'ont pas manqué de poser à la suite de la crise financière de 2008, est d'autant plus complexe à traiter que le terme "libéralisme" recouvre différentes acceptions : politique, économique, philosophique. C'est justement parce qu'il s'agit d'une réalité ambivalente complexe que la Nef a lancé, en partenariat avec l'Observatoire sociopolitique du diocèse de Fréjus-Toulon, une vaste enquête à ce sujet. Une quarantaine d'analystes, la plupart chrétiens, aux vues différentes voire opposées, ont été contactés par le mensuel, qui publiera leurs contributions tout au long de l'année.

Voici celle de Denis Sureau, responsable de la revue Transmettre et de la lettre Chrétiens dans la cité, parue dans le numéro tout frais du mois d'octobre. Sa thèse : le libéralisme est un étatisme.

"Face à l’omnipotence d’un État toujours plus spoliateur, absorbant la majorité des richesses du pays, multipliant les contraintes légales et réglementaires de toute sorte, certains de nos contemporains se croient libéraux parce qu’ils aspirent à davantage de libertés concrètes. Dans le même temps, face aux immenses dégâts politiques, économiques, culturels, sociaux et écologiques causés par la dérégulation des marchés et une mondialisation prédatrice, d’autres s’imaginent « chrétiens sociaux » en prônant un État fort.
Or les uns comme les autres ont tort, car le libéralisme est un étatisme, si bien que l’État ne saurait être la solution aux problèmes provoqués par le système libéral. Un petit rappel historique s’impose. L’invention de l’État et sa structuration entre 1450 et 1650 sont certes antérieures à l’apparition du libéralisme et s’expliquent par une multitude de causes – principalement le financement des guerres – que nous ne pouvons détailler ici (1). Toutefois, ce sont les fondateurs du libéralisme qui vont penser sa légitimité, Hobbes et Locke les premiers. Plus explicitement, le passage de la souveraineté monarchique à la souveraineté populaire va radicaliser cette évolution. L’individualisme possessif qui fonde le libéralisme utilise l’État, d’abord sous sa forme de « monarchie absolue », ensuite en tant que produit du système démocratique, pour détruire la société dans ses diverses composantes (famille élargie, clans, domaines, seigneuries, corporations, paroisses, municipalités, provinces, universités, ordres, cours de justice…). L’objectif est de créer un espace social simple à la place de l’espace complexe (cette distinction est de John Milbank) propre aux sociétés traditionnelles. Simple parce qu’à terme seuls doivent subsister l’individu et l’État reliés directement. D’ailleurs la société n’existe pas (Margaret Thatcher dixit), et la justice sociale n’est qu’un mirage (Hayek).

L’application du projet libéral de mise en concurrence et de marchandisation de toutes les activités humaines (y compris l’éducation, la santé) nécessite un État fort : les exemples des États-Unis, du Chili de Pinochet (laboratoire des thèses de Milton Friedmann) et, plus récemment, de la Chine, sont très éclairants. Après avoir réussi à vider les pays des libertés concrètes de leurs communautés constitutives, le libéral-étatisme accompagne au XXe siècle le stade ultime de cette évolution, avec l’érosion des libertés nationales au profit du grand marché global. C’est là bien l’œuvre des grandes institutions internationales (Union européenne, OMC, FMI, Banque mondiale…) qui s’emploient à démanteler les frontières pour assurer la plus parfaite circulation des ressources financières, commerciales et humaines. Inutile d’imaginer des conspirations : ce sont les États eux-mêmes qui organisent ce processus. (On notera en passant l’incohérence souverainiste qui justifie la première étape de simplification de l’espace social national au nom du mythe de l’État-nation, mais se cabre contre la constitution d’un espace unitaire planétaire procédant de l’eurojacobinisme et du mondialisme qui n’est pourtant que son extension logique.)

Tentons d’exposer autrement le mécanisme libéral-étatiste. À la base du grand récit libéral, on trouve l’individu, libre, mû par son propre intérêt. Cependant, il doit établir des relations avec ses semblables et dépasser le stade mortel de la guerre de tous contre tous. Le contrat social grâce auquel les contrats privés pourront être garantis est le mécanisme qui permet de transcender les volontés individuelles dans une volonté générale. Je me protège de l’appétit des voisins en transférant ma volonté individuelle au souverain. Or l’État est l’institution chargée de la protection de ce grand pacte social. Les individus se libèrent de leurs dépendances et interférences mutuelles, hier organisées au sein de leurs communautés. Où l’on voit ici que les droits de l’homme peuvent être utilisés contre les droits ou libertés des communautés d’appartenance et provoquer leur atomisation. Après la ruine des réseaux transversaux de solidarité, l’État devient l’unique garant de ces droits et, pour assurer cette mission, se dote d’un immense appareil symbolique, idéologique (école, médias), bureaucratique et coercitif de contrôle d’une société qui tend à fusionner avec lui.
Le mouvement Communion et libération organise des conférences sur la subsidiarité ayant pour accroche Moins d’État, plus de société. Il me semble urgent que les chrétiens d’aujourd’hui renouent avec cette grande vision qui est à la base d’une doctrine sociale de l’Église droitement interprétée. Nous devons dénoncer le caractère intrinsèquement pervers de l’État tel que nous le connaissons (radicalement différent d’une authentique autorité politique), nous opposer avec la même détermination à toute forme du libéralisme, et dans le même temps contribuer au développement de communautés vivantes qui sauront le moment venu – si Dieu veut – recréer d’en-bas, subsidiarité oblige, de nouvelles formes d’autorité légitime. Alors le libéralisme dépérira et les libertés renaîtront."

Déjà parues également, les contributions de Falk van Gaver, initiateur et maître d'oeuvre du projet de la Nef, et de l'économiste Jacques Sapir, "Qu'est-ce que le libéralisme ?".

Les principes non-négociables n’ont jamais été si attaqués. Aidez le Salon beige à contre-attaquer et à promouvoir la culture de vie !

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5 commentaires

  1. La Nef ferait mieux de se préoccuper de la fin du libéralisme au sein de l’Eglise. Cet oecuménisme d’origine maçonnique est un leurre, LA catastrophe. Non le vrai et le faux ne doivent pas avoir les mêmes droits, il n’y a qu’une vérité, celle qui rend libre justement. Merci Paul VI.

  2. Voici la définition du libéralisme par un économiste catholique,Jacques Garello :
    De mon point de vue le libéralisme a une triple dimension :
    1° C’est un humanisme, qui met en évidence la liberté et la dignité de l’être humain.
    2° C’est un ordre social, fondé sur l’état de droit et sur des règles de juste conduite.
    3° C’est une anthropologie, une vision de la nature humaine.
    Dans cette présentation je ne crois pas utile de faire la distinction entre libéralisme économique, libéralisme politique et libéralisme philosophique, puisque je me suis efforcé jusqu’à présent de montrer l’étroite imbrication de ces trois dimensions du libéralisme, que certains veulent au contraire séparer, voire opposer.
    Liberté des actes, dignité des personnes
    Le libéralisme est un personnalisme, il prend pour racine la liberté de chaque être humain de définir ses propres fins, de rechercher son plein épanouissement. La voie de ce progrès n’est pas tracée d’avance, il la faut découvrir par un processus permanent d’essais et d’erreurs. Il est donc nécessaire de reconnaître ce que chacun a en propre, et la propriété est le complément incontournable de la liberté : « L’homme naît propriétaire » dit Bastiat. Etre propriétaire c’est être responsable, répondre de ses actes. Pas de liberté sans responsabilité.
    Sans doute l’exercice de la liberté est-il difficile, et l’usage de la liberté peut-il se faire au détriment des autres, ou même de soi-même. Donc la liberté n’est pas une fin en soi, mais le moyen de parvenir à ses fins. C’est la dignité des personnes qui est derrière la liberté, mais qui la précède aussi, montrant le chemin du bien et du beau, de l’harmonie et de la paix.
    Les toutes premières pétitions pour la liberté, depuis Antigone jusqu’à Locke, en passant par Saint Thomas d’Aquin, sont apparues pour affirmer les droits imprescriptibles de l’être humain. Ces droits naturels comprennent la vie, la liberté et la propriété.
    Israël Kirzner l http://www.libres.org
    L’état de droit et l’ordre social spontané
    La vie en société s’organise suivant des règles qui permettent à chacun d’entretenir avec les autres des relations de compréhension et de respect mutuel. Ces règles ne peuvent être créées par des législateurs en quête d’une société parfaite, elles sont le produit d’une longue pratique sociale, qui a progressivement sélectionné des mœurs qui apportent davantage de satisfactions, minimisent les conflits et développent les complémentarités.
    Ces règles, nées d’un ordre spontané (né de personne et de tout le monde), constituent le droit.
    Tout le monde s’y soumet sans être l’esclave de quiconque. La coercition est réduite à son minimum dans une société de libertés, nul ne pouvant être forcé d’agir contre sa volonté, sauf s’il y a volonté de menacer la vie, la liberté et la propriété des autres. Le pouvoir de contrainte n’appartient qu’à une minorité acceptée pour exercer cette mission, en principe par une procédure de vote (démocratie). Cette minorité est elle-même soumise au droit, et elle n’intervient dans les relations sociales qu’à titre subsidiaire.
    En effet le libéralisme implique la préférence pour le contrat, pour le libre échange entre personnes et groupes. A travers l’échange, les hommes accroissent leur savoir, développent des complémentarités et apprennent à se connaître et à se respecter. Plus l’espace des échanges s’élargit, plus s’impose le respect des institutions, règles qui permettent de réduire l’incertitude sur le comportement des autres.
    L’homme créateur, serviteur et pécheur
    Pour que les droits naturels et individuels soient respectés, pour que règnent le droit, la subsidiarité et l’échange, il faut accepter une vision particulière de l’homme, de sa nature.
    L’homme auquel se réfère implicitement le libéralisme est d’abord un créateur : il est capable de prendre des initiatives, de « dominer la terre », d’exprimer sa personnalité à travers son œuvre, son projet. Ici se comprend la faillite des systèmes totalitaires et collectivistes, qui ignorent la créativité humaine et prétendent décider et entreprendre « d’en haut ». Ils brisent la personnalité en supprimant ou réduisant propriété et responsabilité.
    L’homme des libéraux est encore un serviteur. Car son initiative et son œuvre ne prennent de sens que s’ils sont utiles à d’autres, s’ils sont destinés à l’échange, marchand ou communautaire. L’homme apprend qu’il ne peut réaliser son projet, et se réaliser lui-même, qu’à travers les autres, avec les autres, parce que ses capacités et ses besoins doivent impérativement se rencontrer avec ceux des autres. Il n’y a rien de plus extraverti que le marché, qui ne peut exister que par l’échange de services. L’entrepreneur ne peut réussir qu’en étant attentif au marché, en se mettant au service de la communauté. « Le marché est découverte des autres » dit Israël Kirzner.
    Certes, les défaillances sont aussi le propre de l’homme. Le péché, c’est l’oubli de sa dignité, c’est l’oubli des autres. L’homme n’est pas un être parfait, mais il est perfectible, disait encore Bastiat. Les erreurs sont commises, mais l’homme a une aptitude à en tirer les leçons, c’est sa raison qui l’éclaire, c’est aussi parfois sa foi qui le guide. Sa liberté met sa responsabilité en jeu. Par contraste, les constructivistes veulent créer la société parfaite. Ou bien ils pensent que l’homme est parfait – ce qui est pure utopie – ou bien ils estiment qu’ils doivent bâtir des hommes parfaits, le fameux « homme nouveau » des totalitaires, l’homme créé par la science avec l’appui de la police.
    Le libéralisme impose à nos esprits cette image particulière de l’homme : un homme « humain », simplement humain. Le libéralisme est un pari sur l’homme. Par contraste, les socialistes et étatistes sont pessimistes sur la nature des hommes, qui auraient besoin d’une élite éclairée pour leur montrer le chemin du progrès et leur dicter leur mode de vie.
    Le libéralisme implique une « société de confiance » (Peyrefitte). La crise que nous vivons est peut-être simplement une crise de confiance : les hommes se méfient des hommes, ils ne croient plus à l’harmonie, ils sont obsédés par « le choc des civilisations ». A ce compte, le choc ne manquerait pas de se produire.
    Mais la liberté vaincra, parce que l’on ne freine pas impunément ni longuement le mouvement qui porte l’homme, conformément à sa vocation, vers ce qui l’élève et lui donne sa pleine dignité.
    Prôner le libéralisme, c’est aider les hommes à se libérer des chaînes du doute, de la crainte et de la violence. « N’ayez pas peur » (Jean Paul II).
    “Rien dans la religion chrétienne, et surtout catholique, n’oppose la vérité et la liberté. La liberté de l’homme est de chercher la vérité, sachant que la vérité est en Dieu et dans le message d’espérance et de charité que le Christ nous a laissé dans l’Evangile. Foi, espérance et charité.
    Aussi n’est-il pas surprenant que des philosophes catholiques se soient employés à conjuguer catholicisme et libéralisme. Au XXème siècle on retiendra Jacques Maritain, mais surtout Maurice Blondel (dans L’action) pour qui la liberté est ce qui permet à l’homme de « rester fidèle à son élan », de poursuivre le chemin qui le mène à la vérité, qui le mène à Dieu. Ce chemin n’est ni intellectuel ni même spirituel : il est vécu dans les actes de la vie quotidienne.
    La Vérité est une, la recherche de la vérité est personnelle et plurielle.”

  3. J’ai arrêté de lire quand je suis arrivé à cette phrase :
    “D’ailleurs la société n’existe pas (Margaret Thatcher dixit).”
    Il s’agit d’un des plus grands mensonges de la propagande anti-libérale. Margaret Thatcher n’a jamais dit ça. En fait, la déclaration d’où sont tirés ces mots signifie exactement le contraire de ce qu’on tente de lui faire dire en la tronquant de façon malhonnête.
    Quelqu’un qui prétend expliquer ce qu’est le libéralisme, et ne s’est jamais donné la peine de lire les propos complets de Margaret Thatcher pour comprendre ce qu’elle voulait dire, quelqu’un qui n’a pas cherché à apprendre à quel moment et dans quelles circonstances ces phrases ont été prononcées, quelqu’un qui ramasse sur Internet les pires calomnies sans les vérifier, cette personne n’a pas la moindre crédibilité pour nous expliquer ce qu’est, ou n’est pas, le libéralisme.

  4. A l’attention de mon désobligeant détracteur :
    en septembre 1987, dans une interview au magazine Woman’s Own, Margaret Thatcher déclarait : « Vous savez, la “société” n’existe pas. Il y a des individus, hommes ou femmes, et il y a des familles. » En VO : « You know, there is no such thing as society. There are individual men and women, and there are families ».

  5. Cher Monsieur Sureau,
    Vous m’accusez d’être désobligeant, mais c’est vous qui désobligez la vérité.
    Vous rajoutez une seule phrase à votre citation. C’est tout à fait insuffisant pour rendre compte de la signification et du contexte du propos de Margaret Thatcher.
    Au demeurant, ce seul ajout contredit déjà votre propre argumentation. Vous reprochez au libéralisme de chercher à détruire la famille, et à l’appui de cette assertion vous citez une phrase de Margaret Thatcher qui montre, au contraire, à quel point elle considère le rôle de la famille comme fondamental !
    Rétablissons donc, une fois de plus, la vérité. Veuillez m’excuser d’être un peu long, mais c’est nécessaire afin que chacun puisse se faire une opinion. Voici donc l’extrait complet de l’interview à laquelle vous faites allusion, accordée le 23 septembre 1987 par Margaret Thatcher au magazine Woman’s Own. Elle était alors à l’orée de son troisième et dernier mandat de premier ministre. L’entretien était assez décousu, portait sur plusieurs thèmes et a été titré par le journal “Le SIDA, l’éducation et l’an 2000”.
    Le texte que je présente ici est celui établi par la Fondation Margaret Thatcher. Il est plus authentique que celui publié par le journal, puisqu’il se base sur la transcription intégrale de l’enregistrement des propos, faite par les services du premier ministre. Le texte est donc exempt des coupures, réécritures et déplacements apportés par la rédaction du journal. Il reproduit exactement les propos de Margaret Thatcher, et constitue le document historique le plus à même de restituer sa véritable opinion.
    La traduction française est de mon fait.
    La source est ici :
    http://www.margaretthatcher.org/document/106689
    La méthodologie de recueil des informations est ici :
    http://www.margaretthatcher.org/speeches/displaydocument.asp?docid=110609
    Voici le verbatim intégral de la réponse de Margaret Thatcher dans laquelle se trouve la fameuse citation tronquée “la société n’existe pas”, non expurgé des maladresses dues à l’expression orale :
    Question du journaliste : [Incompréhensible]
    Réponse de Margaret Thatcher : “Qu’est-ce qui a causé cette détérioration ? [Transcription incertaine.] Je pense que par le passé, trop d’enfants et de personnes en général ont été encouragés à penser : ‘J’ai un problème, c’est au gouvernement de le résoudre !’. Ou bien : ‘J’ai un problème, je vais réclamer une allocation pour y faire face !’ ; ‘Je suis sans abri, le gouvernement doit me loger !’. ”
    “De sorte qu’ils se défaussent de leurs problèmes sur ‘la société’, et qu’est-ce que ‘la société’ ? Ca n’existe pas ! Il y a des individus, des hommes et des femmes, il y a des familles, et aucun gouvernement ne peut faire quoi que ce soit sans s’appuyer sur les personnes ; ce sont les personnes qui prennent soin d’elles-mêmes, pour commencer.”
    “C’est notre devoir de prendre soin de nous-mêmes, puis de prendre soin également de notre prochain ; la vie est affaire de liens réciproques. Les gens ont trop tendance à considérer qu’ils ont des droits acquis, sans les devoirs qui vont avec, car il n’y a pas de droits acquis à moins que la personne n’ait rempli auparavant ses obligations.”
    “C’est, je pense, l’un des drames de notre époque, que tant des allocations que nous accordons, dont le but était de donner aux gens l’assurance que s’ils tombaient malades ils pourraient compter sur un filet de sécurité, qu’ils pourraient trouver de l’aide, que beaucoup de ces allocations conçues à l’origine pour assister les malchanceux : ‘Pas de souci : nous avons mutualisé les risques, et nous avons toutes ces assurances sociales pour nous couvrir’ …”
    “C’était l’objectif de départ, mais certaines personnes en sont venues à abuser du système, de sorte que certaines de ces allocations et de ces aides qui avaient été conçues pour faire comprendre aux gens : ‘Rassurez-vous : si vous ne parvenez pas à trouver un emploi, vous pourrez tout du moins bénéficier d’un minimum vital’, cela a dérivé, et nous avons maintenant des gens qui nous disent : ‘Mais pourquoi donc irai-je travailler ? Je peux gagner autant en restant au chômage !’. Et vous dites alors : ‘Ecoutez, les allocations chômage ne viennent pas de l’Etat. C’est votre prochain qui les paye. Si vous avez la possibilité de gagner votre vie, alors vous avez vraiment le devoir de le faire, et vous verrez, du coup vous vous sentirez beaucoup mieux’.”
    “Je dois aussi leur dire ceci : ‘Si le travail ne suffit pas à vous donner de quoi vivre, le gouvernement a les moyens de vous fournir un complément. Vous avez droit à une allocation logement.’ ”
    “Mais nous sommes allés trop loin dans cette logique. Si les enfants ont un problème, c’est la faute de ‘la société’. ‘La société’, ça n’existe pas. Ce qui existe, c’est un tissu vivant composé d’hommes et de femmes, de personnes ; et la beauté de ce tissu, la qualité de nos vies, dépendent de la volonté de chacun de nous d’assumer la responsabilité de notre propre sort, et de la volonté de chacun de nous de tendre la main à notre prochain et d’aider les malheureux par nos propres moyens.”
    “Et la plus grand malheur dans la vie, selon moi, ce sont les cas où les enfants, qui sont un tel cadeau et une telle marque de confiance -– c’est en réalité la plus grande marque de confiance faite à l’homme ; mais les enfants ne demandent pas à venir au monde, c’est nous qui les y mettons, ils sont un miracle, rien n’égale le miracle de la vie -– nous avons ces petits innocents, et le pire crime, dans la vie, c’est quand les enfants, qui devraient naturellement avoir le droit de se tourner vers leurs parents pour être aidés, réconfortés, pas seulement pour être nourris et pour avoir un toit sur leur tête, mais aussi pour bénéficier du temps et de la compréhension de leurs parents, se tournent vers eux, et constatent que non seulement ils ne trouvent aucune aide, mais qu’ils sont négligés ou, pire, reçoivent des mauvais traitements.
    “Comment pouvez-vous enseigner la religion aux enfants des écoles, leur dire : Dieu est un père pour nous, tant qu’un enfant peut se demander : ‘Un père, donc quelqu’un de cruel ?’ Pour ces enfants, vous ne pouvez pas… vous devez vous persuader qu’ils peuvent apprendre grâce à l’école, ou que nous, qui vivons à leurs côtés, devons tenter de compenser leur infortune.”
    “C’est pourquoi mon organisation charitable préférée a toujours été la Société nationale pour le prévention des mauvais traitements aux enfants, parce que lorsqu’elle a été fondée il y a un siècle, ce fut dans l’espoir qu’elle devînt pour ainsi dire inutile ; et malheureusement, plus de cent ans plus tard, elle est plus que jamais nécessaire, car nous comprenons qu’aujourd’hui que les grands problèmes de la vie ne sont plus le logement, l’alimentation et le niveau de vie.”
    “Quand tout cela est acquis, quand nous bénéficions de possibilités de logement raisonnables par rapport aux autres pays, quand notre niveau de vie est satisfaisant et que personne n’a faim ou du moins peut trouver des secours contre la faim, quand tout le monde a accès au système éducatif (qui certes n’est pas aussi bon que nous le voudrions), qu’est-ce qui reste ?”
    “Il reste les problèmes dus à la nature humaine, et un enfant qui n’a pas profité de ce que nous et beaucoup de vos lecteurs appelleraient un droit : le droit de bénéficier d’un foyer digne de ce nom, ce sont ces enfants que nous devons rechercher pour les aider. Et vous savez, ce n’est pas seulement une question d’argent, contrairement à ce que tout le monde dit ; ce n’est pas seulement une question d’origine sociale.”
    “C’est une question de nature humaine, et à ces enfants, il est difficile de dire : ‘Vous êtes responsables de votre comportement !’, parce qu’ils n’ont pas eu la chance qu’ont eue les autres dans la vie. Je pense que c’est l’un de nos plus grands problèmes, que c’est le plus grand péché.”
    L’année suivante, Margaret Thatcher faisait la mise au point suivante au Sunday Times, sans nul doute suite aux innombrables interprétations malveillantes et mensongères de cette interview, qui subsistent encore aujourd’hui (numéro du 10 juillet 1988) :
    “Trop souvent, les maux de ce pays sont mis au compte de la société. De même, lorsqu’il faut agir, c’est à la société qu’on réclame des actes. Mais la société en tant que telle n’existe pas, sinon en tant que concept. La société est composée de personnes. Ce sont les personnes qui ont des devoirs, des convictions et de la volonté. Ce sont les personnes qui sont en mesure de changer les choses.”
    *****
    Le contexte montre donc bien que l’expression “la société” est employée ici par Margaret Thatcher dans le sens perverti que lui attribuent les communistes et les socialistes, et c’est ce sens qu’elle cite pour le dénoncer : lorsqu’un délinquant commet un méfait, “c’est la faute à la société” ; lorsque les pères négligent leurs enfants, “c’est la faute à la société” ; rien n’est jamais du ressort de l’homme, qui n’a aucun libre arbitre, qui n’a pas la liberté de choisir la vertu de préférence à la faute, qui n’est jamais que le jouet des forces économiques, la victime de “l’exploitation du grand capital” et l’esclave de son “habitus social”. Selon cette conception, les remèdes aux maux de l’homme passent par la révolution, le meccano social et la contrainte étatique.
    “La société”, ici, signifie l’inverse de la société naturelle, organique.
    Nous avons donc ici la preuve de l’immense manipulation que constitue l’emploi de la citation “la société n’existe pas” pour “démontrer” que Margaret Thatcher voulait détruire la famille, les liens sociaux naturels, les corps intermédiaires, la solidarité instinctive qui lie les membres d’une famille, d’un quartier, d’une commune, d’une corporation, d’une nation, de l’Eglise, pour les remplacer par un Etat totalitaire cherchant à isoler les individus les uns des autres dans le but de les asservir.
    Nous avons la preuve que renvoyer “la société n’existe pas” à la figure de Margaret Thatcher, pour prétendre qu’elle cherchait à instaurer la loi de la jungle, la concurrence à outrance, le droit du plus fort, la lutte de tous contre tous (puisque tel est l’argument reproduit de site en site jusqu’à la nausée), est un mensonge éhonté.
    C’est exactement le contraire. Cette interview prouve qu’elle cherchait à promouvoir l’altruisme, la sollicitude envers le prochain, la charité, le lien social naturel, le dévouement au bien commun, et aussi le filet de sécurité de l’Etat-providence, pourvu qu’il ne dégénère pas en assistanat.
    Il est compréhensible que des anti-libéraux socialistes se livrent à un tel mensonge. Après tout, c’est ce qu’ils font depuis que le socialisme existe. Les “méthodes actives”, la “provokatsiya”, la subversion, la propagation de fausses rumeurs, c’est ce que font les Soviétiques depuis 1917 (et les tsars avant eux, et Poutine depuis).
    Il est plus choquant que ce vieux chef-d’œuvre de désinformation soit repris par des personnes qui cherchent à critiquer le libéralisme à partir d’un point de vue chrétien.
    Car s’il est un chef d’Etat dans le monde qui était profondément croyant, dont la foi chrétienne guidait l’action, et qui s’en est explicitement réclamé dans le cadre politique, ce fut bien Margaret Thatcher.
    Ce n’est pas un hasard si cet aspect des convictions de Margaret Thatcher, fréquemment évoqué en Grande-Bretagne, est systématiquement passé sous silence par les médias et l’intelligentsia françaises, massivement infectés par le socialisme.
    Je vous laisse découvrir tous les passages de cette même interview où elle défend ouvertement une vision chrétienne de la société. Voyez en particulier celui où elle déclare que les écoles chrétiennes sont meilleures que les autres. Faut-il rappeler qu’elle a conclu sa première déclaration en tant que premier ministre, sur le perron du 10 Downing Street, par une prière attribuée à Saint François d’Assise ?
    http://youtu.be/0SQuFjH3AUA?t=43s
    Faut-il rappeler que lorsque l’IRA a tenté de l’assassiner en faisant exploser une bombe au congrès du parti conservateur à Brighton, en 1984, attentat qui a fait 5 morts et 31 blessés, son premier geste fut de se mettre à genoux pour prier, avec son assistante ?
    Toute critique du libéralisme est légitime, à condition de ne pas attribuer à ses promoteurs des propos et des opinions non seulement qui ne sont pas les leurs, mais qui sont à l’opposé de leurs convictions.

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