Ecrire des lois avec des mots privés de leur sens

Marie Balmary, psychanalyste et écrivain, dénonce le dévoiement de la parole :

"C'est une évidence remarquable, l’humanité a pu traverser les pires
catastrophes, vivre sous les pires régimes, commettre les pires atrocités :
elle n’a jamais cessé de parler. Elle a toujours trouvé, retrouvé, inventé des
mots pour raconter le meilleur comme le pire, des mots pour sentir, des mots
pour penser. Dire le bon et le mauvais. Dire « je t’aime » et dire
« j’accuse… ». Rien ne lui a fait perdre cette faculté proprement
humaine dont dépend la conscience.

Nous sommes aujourd’hui parvenus à un nouveau moment de la culture, un
tournant de la parole. Question : qu'allons-nous faire des mots
"père", "mère", "mariage"…  Modifier leur
sens ou bien trouver d’autres  mots ?

Le mot "mariage" demande
rendez-vous à l'Académie française.

En ce qui concerne le mot "mariage", si l'on institue qu'il
veut désormais dire à la fois, "union de personnes de sexe différent"
et "union de personnes de même sexe", comment nos esprits vont-ils se
débrouiller de cette confusion ? Comment expliquerons-nous aux enfants que
"semblable" et "différent", une chose et son contraire,
c'est la même chose
, sans provoquer les mille questions et remarques, éclats de
rire peut-être, dont sont capables des intelligences comme Freud les aimait,
non encore intimidées par une éducation qui les empêche de réfléchir ? L'Académie française pourrait prier le législateur d'inventer un autre
mot plutôt que de nous priver d'une des spécificités majeures du langage :
distinguer des réalités différentes grâce à la diversité de vocables
pertinents.

Ce serait bien le diable, comme on dit, si l'on ne trouvait pas dans les
tiroirs de notre vieille culture, sur les écrans de la jeune, de quoi remédier
à cette confusion.

Quant au mot "orientation" employé si fréquemment, veut-il
encore dire quelque chose, si son contraire ne peut plus être trouvé que dans
des écrits scientifiques du siècle passé (Freud) et ne peut servir aujourd'hui
pour réfléchir dans ce domaine encore si mystérieux  ?

Ecrire des lois avec des mots privés de leur
sens ? : un exemple.

Dans le Code Civil du Québec (article
539.1, ajouté en 2002) :

"Lorsque les parents sont
tous deux de sexe féminin, les droits et obligations que la loi attribue au
père, là où ils se distinguent de ceux de la mère, sont attribuées à celle des
deux mères qui n'a pas donné naissance à l'enfant. "

Que le lecteur et les canadiens me pardonnent : un tel texte me tombe des
mains. Déjà le mot "père" dans les articles précédents (que je n'ai
pas la place de citer ici) est devenu : "apport de forces
génétiques".

Quant au mot "mère", deux sens contraires lui sont attribués,
c'est dire littéralement qu'il ne signifie plus. En effet, il est question de
"deux mères", dont la seconde est "celle des deux mères de
l'enfant qui n'a pas donné naissance à l'enfant". Or, dans toutes les
langues de la terre, le mot "mère" veut dire précisément :
"Femme qui a donné naissance à un ou plusieurs enfants".

Va-ton défaire la parole pour faire
la loi ? Comment donner des droits qui corrigent des injustices sans détruire
le langage ? Comment faire une loi qui reconnaisse à chacun une place dans sa
relation à l'être aimé sans défaire le sens des mots qui signifient ces
relations ? Saurons-nous nommer les personnes présentes à l'accueil et
l'éducation de l'enfant sans perdre les mots et les noms par lesquels il aura
accès à son origine ? Saurons-nous inscrire l'amour sans désinscrire la vérité
?

Pourquoi donc les religions se mêlent-elles
de cela ?

Car, les religions s'en mêlent. Que viennent-elles faire dans cette
affaire ? Que répondre tout d'abord à ceux qui s'en offusquent? Après des années à creuser les textes fondateurs, j'en suis venue à
penser cette évidence : les religions sont gardiennes de la parole et, la
parole étant vivante, on ne saurait la garder sans la nourrir.

Gardiennes et promotrices de la parole humaine,  les religions peuvent provoquer une adhésion forte
ou, au contraire, une forte désaffection. Cette désaffection apparente se révèle
comme colère, dès lors que les institutions religieuses détournent le pouvoir
symbolique décisif qu'il leur échoit. Car, de ce pouvoir, les religions ont pu
et peuvent encore abuser. Et provoquer ces traumas spirituels qui ne sont
certes pas moindres que des abus sexuels. L'un n'excluant pas l'autre
d'ailleurs.

Reste qu'aujourd'hui, à propos de ce projet de loi sur le mariage, tous
les descendants d'Abraham émettent le même avis. Preuve qu'ils ne parlent pas
pour leur religion, mais pour ce à quoi servent ces religions : garder la
parole, éveiller la conscience. Bien des personnes qui ne se reconnaissent dans
aucune religion se trouvent également, par leur positionnement éthique, dans
une telle recherche, un tel questionnement.

La parole, que les tyrannies, les guerres, les colonisations, les
esclavages, les totalitarismes n’ont pu nous faire perdre, allons nous la
mettre en péril par des lois votées dans des assemblées démocratiques en temps
de paix ?"

3 réflexions au sujet de « Ecrire des lois avec des mots privés de leur sens »

  1. Bertrand Barcat

    Contrairement à ce qui est ici présenté, le titre de Marie Balmary n’est pas « Ecrire des lois avec des mots privés de leur sens ».
    Le titre original était « Mariage pour tous : la parole en danger », sans point d’interrogation. Un point d’interrogation a été ajouté le 3/02/13.
    Si j’ai tout bien compris, le mariage de deux personnes de même sexe, c’est encore plus dangeureux pour l’humanité que les tyrannies, les guerres, les colonisations, les esclavages et les totalitarismes.
    Rendez-vous compte, il parait que le mariage de deux personnes de même sexe va DÉTRUIRE LE LANGAGE, c’est dire s’il est dangeureux.
    Bon, bien sûr, ces conclusions apocalyptiques reposent sur un postulat totalement loufoque : le mariage de deux personnes signifierait que “semblable” et “différent”, c’est la même chose ; la preuve, le mariage signifierait à la fois “union de personnes de sexe différent” et “union de personnes de même sexe”.
    Sauf que non, le mariage ne signifiera qu’une seule chose : “union de deux personnes, quelque soit leur sexe”. Ouf, le langage est sauvé.

  2. Jean Theis

    On vit une autre Tour de Babel. Au cours de la première, les humains qui parlaient tous les même langue, ne se sont plus compris au delà de leur tribu, et des dialectes innombrables ont apparu.
    Maintenant tous ces dialectes existent, mais les humains déforment sciemment le sens des mots. Alors que va t’il advenir ?

Laisser un commentaire