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Pays : International

De l’inconvénient d’être Sapiens au temps du Great Reset

De l’inconvénient d’être Sapiens au temps du Great Reset

Analyse d’Alliance pour la France :

Dans 21 leçons pour le XXIème siècle, écrit en 2018, Yuval Noah Harari fait un zoom sur l’ « ici et maintenant » et se propose de passer en revue les 21 thèmes majeurs qui ont fait les piliers de la société libérale et de la social-démocratie, le monde post-45 fondé sur un contrat simple : l’articulation de la liberté et du progrès.

Alors que le pacte social-démocrate était fondé sur une continuité entre progrès, démocratie et liberté (individuelle, économique), Yuval Noah Harari, auteur du fameux Sapiens, constate que cette continuité est caduque. Le livre est malicieux. Hariri se garde bien de prendre position, de prendre part. Il se place dans la posture de l’observateur et semble de fait ramener le progrès technologique à un Fatum : tragique ? Peut-être – l’auteur l’admet même volontiers – , mais il en est ainsi et il faut l’apprivoiser : « biotech et infotech vont nous donner le pouvoir de manipuler le monde en nous et de nous refaçonner ». Deux « façonneurs » se font concurrence dans le monde postmoderne : les ingénieurs, les entrepreneurs, les hommes de sciences, les industriels et les parlements et les partis. Harari pose la question ; « Les parlements et les partis peuvent-ils prendre les choses en main ? Pour l’heure, il ne le semble pas ». Harari reconnaît que s’ouvre ainsi une ère de l’impolitique, précisément parce que le choix, le vœu, le vote, la décision ne sont que des illusions, ou plutôt ils sont adaptés pour un monde simple, binaire, un monde où l’on peut répondre par oui ou par non, par gauche ou droite, stop ou go, un « monde de la savane » comme il le dit souvent où le cerveau de Sapiens doit opérer des choix univoques. Nous ne sommes plus dans ce monde.

En effet, le monde biotech et infotech s’est progressivement tissé. Il s’est fait par l’homme certes mais a soudain mis en évidence l’obsolescence de Sapiens. C’est pour cela qu’il faut le « refaçonner ». Les « hommes ordinaires » n’ont plus leur place dans le monde des conférences TED (Technology, entertainment and design) : « La révolution technologique pourrait bientôt chasser des milliards d’êtres humains du marché du travail et créer une nouvelle classe massive d’inutiles, débouchant sur des bouleversements sociaux et politiques qu’aucune idéologie existante ne sait gérer ». Si l’allusion à la 4ème Révolution industrielle (2016) de Klaus Schwab est transparente, les implications anthropologiques, sociales et politiques sont décisives : l’homme appartient à une masse de superflus désormais, il n’est plus auréolé de la sacralité que lui conférait sa dimension divine, la memoria Dei qui l’habite. L’homme désacralisé est bien la caractéristique de cette anthropologie que dessine Yuval Harari dans ce livre : l’intelligence artificielle se caractérise par une supériorité sur l’homme en termes de connectivité et d’actualisation et « ces avantages potentiels de la connectivité et de l’actualisation (NdA :la possibilité de mettre à jour !) sont tellement immenses que dans certaines activités, tout au moins, il y aurait du sens à remplacer tous les êtres humains par des ordinateurs ». Yuval Harari prend des exemples éclairants : le médecin généraliste de proximité par les « IA- médecins » grâce à des algorithmes d’apprentissage et des capteurs biométriques (tiens, tiens…), les véhicules autonomes qui surclasseraient chauffeurs, routiers, ambulanciers ou autres, la création artistique même qui est modélisable et qui peut même par l’IA avoir une capacité adaptative sur tel ou tel public dans le cadre d’une méthode serrée de mind-tracking. Ces bouleversements anthropologiques et sociaux ont déjà entraîné une « épidémie mondiale de stress » et Yuval Harari évoque une classe d’ « inutiles » par manque d’éducation appropriée ou par défaut d’ « énergie mentale » : Harari reconnaît que le XXIème siècle est la mise à jour d’un darwinisme social d’un nouveau type : la lutte pour l’extraction réussie de Sapiens au profit d’un homme nouveau, une sorte de sur-homme. Certains y parviendront, d’autres, les « inutiles », les « déplorables » d’Hillary Clinton n’en sortiront pas indemnes. Là où le XIXème luttait contre l’exploitation, le néo-prolétariat de la postmodernité devra lutter contre l’insignifiance, l’effacement, la négation. On peut très bien supposer, en extrapolant la pensée d’Harari, que la crise des Gilets Jaunes fut fondamentalement la contestation de cette absorption dans le trou noir de l’insignifiance et de l’invisibilité par les pouvoirs publics, par le monde du travail, par la caste politique et médiatique. Harari n’est pas aveugle sur les conséquences tragiques de ce système : face à une séparation de l’humanité entre une petite classe de surhommes et une sous-classe massive d’Homo sapiens inutiles, l’ « État pourrait perdre au moins une partie de l’incitation à investir dans la santé, l’éducation et le bien-être. Il est très dangereux d’être en surnombre » (p. 140). Et Harari d’ajouter « Mais en temps de crise – comme la catastrophe climatique – il serait très tentant et facile de balancer par-dessus bord les gens superflus ». Apparaitraient alors non des castes sociales, mais des « castes biologiques » dans une division verticale de l’humanité. Terrifiant.

Cette anthropologie conduit à une économie nouvelle reposant sur une révolution des actifs.

« Au XXIème siècle, la data éclipsera à la fois la terre et les machines pour devenir l’actif le plus important et la politique sera un combat pour contrôler les flux de data », ce qui fait de l’homme non le client mais le produit des datas. Ainsi, l’homme est marchéisé, s’inscrit dans un « devenir-données » ce qui explique que l’identité soit un enjeu majeur de ce début du XXIème siècle. On le voit bien, l’enjeu du politique notamment au Forum Économique Mondial de Davos est d’opérer une révolution de l’identité. Klaus Schwab évoque dans Covid-19 – Great Reset la fusion de l’identité physique, biologique et numérique. Dissoudre les identités traditionnelles – les appartenances familiales, nationales, même l’identité personnelle physique – permet d’absorber l’identité dans les données et de constituer un actif économique qui est l’or ou le pétrole du XXIème siècle. Il s’agit non du contrôle des seules data mais il s’agit de contrôler leur flux d’où l’intérêt pour l’interface entre le cerveau et l’ordinateur, entre le biologique et le numérique et l’horizon transhumaniste que cela ouvre.

En outre, c’est tout un écosystème qui se voit frappé d’obsolescence : le carré magique « travail – salariat – propriété – consommation » vacille sur ses bases. Le revenu universel, prélevé par taxation des milliardaires utilisant l’IA, est ainsi envisagé comme une rente de survie et une assurance contre la « colère populiste » nous dit Harari. L’auteur opère une inversion : les pouvoirs publics ne financeraient plus les individus à travers un revenu de base mais des services publics universels de base (gratuité de l’enseignement, des soins médicaux, des transports), ce qui permettrait d’atteindre « le but communiste par d’autres moyens » (p. 80). Lorsqu’Ida Auken, députée finlandaise, imagine sa ville idéale en 2030, dans un article écrit sur le site du FEM , elle se réjouit que tous les produits se transforment en services, et que la dépossession constitue un préalable au bonheur postmoderne : « Bienvenue à l’an 2030. Bienvenue dans ma ville – ou devrais-je dire, « notre ville ». Je ne possède rien. Je ne possède pas une voiture. Je ne possède pas une maison. Je n’ai pas d’appareils ni de vêtements. » Harari se situe manifestement dans ce nouveau socialisme scientifique où l’IA et les robots conduisent à une désaliénation dont rêvait Marx dans la société industrielle.

Le cœur du livre de Yuval Harari est une redéfinition de l’homme. 

Il se place d’abord dans une perspective évolutionniste et matérialiste : l’homme est un ensemble d’algorithmes biochimiques qui « se sont affinés au fil des millions d’années de l’évolution ». Le moment que nous vivons est une disruption car le cerveau de Sapiens a perdu son statut de combinatoire la plus complexe de l’univers. Harari observe avec un détachement feint cette destitution de l’homme par l’IA : elle provoque même une sorte de jubilation new age tentée de bouddhisme où l’homme se voit dépouillé, évidé de ses charges comme la décision, le libre arbitre : le « drame de la décision » (p.99) appartient à Sapiens : pour survivre, s’alimenter, vivre, s’enrichir, augmenter son capital, il doit décider, choisir : « Du jour où nous commencerons à compter sur l’IA pour décider quelle discipline étudier, où travailler et qui épouser, la vie humaine cessera d’être un drame de la décision. Les élections démocratiques et le marché n’auront plus guère de sens. De même que la plupart des religions et des œuvres d’art » (sic !) : déposséder l’homme de la décision permettra de ne pas soumettre une embauche aux préjugés racistes ou misogynes, protègera de la faillibilité fondamentale du cerveau de l’homme aux algorithmes imparfaits. Ce matérialisme est au fondement d’une nouvelle humanité : « Après 4 milliards d’années d’évolution de la vie organique par la sélection naturelle, la science entre dans l’ère de la vie inorganique façonnée par le dessein intelligent ». (p. 212) Autrement, dit le seul destin de la nature est de s’abolir. Le mouvement écologiste fonce bien sûr tête baissée dans ce type de projet…

Dans un titre révélateur, Harari évoque le face-à-face entre « l’intelligence artificielle et la bêtise naturelle ». La bêtise naturelle est vaste pour Harari : elle va des religions, au patriotisme, à toutes les identités anciennes crées par le « talents de conteurs » des groupes humains qui ne voient pas la seule civilisation qui existe selon l’auteur : la civilisation humaine. Tout concept est une convention, toute généralité, toute catégorie est travestissement, toute pensée est un narratif sur le vrai, ce qui place singulièrement la pensée d’Harari dans le sillage d’un nominalisme, poussé à l’extrême. Pour Yuval Harari, l’histoire garde un sens : celle d’une unification de l’humanité, « les quelques civilisations restantes se (mélangeant) en une seule civilisation globale » par le commerce mais surtout par la guerre (p.177). Cette unification passera certes par des moments critiques, chaotiques mais elle est un vecteur de paix et permet de répondre aux fameux défis mondiaux par un gouvernement à l’échelon mondial : « Quand il s’agit du climat, les pays ne sont pas souverains » (p. 208)… De ce point de vue, le modèle politique invoqué par Yuval Harari est « la voie esquissée dans la Constitution de l’Union européenne », le Notreurope de Macron qui a été – on s’en souvient – plébiscité par le peuple français… Yuval Harari montre d’ailleurs, comme Klaus Schwab, que cette « régionalisation » politique est le préalable à une mondialisation de la politique : « Puisqu’il est impossible de démondialiser l’écologie et la marche de la science, et que le coût d’une démondialisation de l’économie serait certainement prohibitif, la seule véritable solution consiste à mondialiser la politique » et ce malin de Hariri d’aussitôt préciser : « Cela ne signifie pas instaurer un ‘gouvernement. mondial ‘, vision aussi douteuse qu’irréaliste ». Ce monde poly-identitaire trouve dans la « laïcité » son principal vecteur : « Les chefs religieux offrent souvent au fidèles un choix tranché : ou bien / ou bien (…) Les laïques en revanche, sont à l’aise avec les identités hybrides et multiples ». Voilà, le nouvel homme : l’hybride. Le mérite des laïcs ? Le voici : « Par exemple, les laïcs ne s’abstiennent pas de tuer parce qu’un ancien livre l’interdit (sic !) mais parce que la tuerie inflige d’immenses souffrances à des êtres sensibles. » Cette phrase, assez consternante il faut l’avouer qui semble extraite d’un roman sensualiste anglais du XVIIIème siècle, dévoile bien l’arrière-plan intellectuel de la davosphère : il n’y a pas de nature , pas de lois naturelles, stables, il n’y a que de l’empathie, un sentiment – fluctuant par essence – la seule régulation qui existe entre les hommes. On dirait du Jacques Attali…

Il est d’ailleurs tout à fait passionnant de voir s’imbriquer chez Harari un scientisme digne d’Auguste Comte ou de Saint-Simon et en même temps un scepticisme sur la rationalité : « De même que la rationalité, l’individualité aussi est un mythe ». La rationalité humaine est  en effet vouée à l’échec : « La vérité amère est que le monde est devenu tout simplement trop compliqué pour nos cerveaux de chasseurs-cueilleurs ». Quelle alternative nous reste-t-il alors si l’on suit Harari ? Se laisser dominer par cette complexité et devenir esclaves de ceux qui savent ou chercher à dépasser notre humanité pour accéder à cette complexité promise. Là est le sens me semble-t-il du transhumanisme.

Dans la partie « Résilience » – la valeur suprême de la postmodernité surtout post-covid… – Yuval Harari nous projette dans les années 2050. Il évoque l’enjeu de l’éducation : « Une bonne partie de ce que les enfants apprennent aujourd’hui n’aura probablement plus aucune pertinence en 2050 ». Ce Great Reset éducatif est fondamental et offre un brevet d’inutilité à tout ce qui relève de l’information, de la culture, des humanités. L’enseignement de 2050 est ordonné aux 4C : critique, communication, collaboration et créativité, afin de se « réinventer sans cesse », dans une sorte de révolution permanente. A l ’image du Manifeste du parti communiste de 1848 (« tout ce qui est solide se volatilise »), en 2048, « les structures physiques et cognitives se volatiliseront (…) dans un cloud de bits de données ». Harari ajoute « En 2048, les gens pourraient bien devoir faire face à des migrations vers le cyberspace, avec des identités sexuelles fluides et de nouvelles expériences sensorielles produites par des implants électroniques ». Le caractère fictionnel et prospectif de cette vision de l’éducation serait distrayant si la Cancel culture, le woke, la dévalorisation des savoirs et l’effondrement des savoirs fondamentaux n’en donnaient pas une terrifiante préparation.

Je n’ai pas souhaité faire un procès d’intention à Yuval Harari et rapprocher à toute force ce qu’il écrit de ce que nous vivons avec l’amorce du Great Reset. Je pense qu’il n’aura pas échappé au lecteur que les points de rencontre sont nombreux et n’ont même pas besoin d’être explicités. Ce qu’il propose dans cet ouvrage est, paradoxalement, le narratif de la postmodernité que le Forum Économique Mondial de Davos cherche à promouvoir. Nous devons en connaître les grandes lignes pour y faire face. Le combat ne fait que commencer et, je le crains, il ne sera pas simple…

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1 commentaire

  1. Merci au SB d’aborder ce personnage, ce qui permettra à certains de relier un certains nombre de points, car dans cette guerre entre le bien, créature divine, et le mal, destructeur de la création, tout est lié. Deux commentaires :
    – Quelques vidéos de lui sur le net. Pour lui, l’homme est hackable, ses pensées, émotions…ne sont que des signaux électromagnétiques enregistrables comme l’est un fichier sur une clé USB et qu’on peut donc transférer sur un autre cerveau…ou manipuler. Sympa, non? D’où aussi peut-être cet intérêt pour la glande pinéale approchée avec tant d’insistance lors des tests pcr avec les bizarreries que les scientifiques trouvent sur ces mêmes tests et dans les fioles.
    – N’est-ce pas de ce communisme-là dont parlait la Sainte Vierge à Fatima ?

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