Comment pourrions-nous donc contrer l’islamisme sans nous voir accusés de porter atteinte au Coran ?

Écrivain algérien vivant toujours dans son pays, Boualem Sansal est interrogé dans le numéro de novembre du mensuel La Nef. Extrait :

Couverture297"[…] Je tiens à alerter sur ce qui, à mon avis, est le problème numéro 1 de notre époque : l’islamisation conquérante dont l’islamisme est une composante forte. J’ai assez étudié la montée des idéologies en Europe dans les années 1930 pour voir une grande similitude entre ces deux phénomènes. L’histoire se répète. Hier comme aujourd’hui nous voyons sans croire, nous entendons sans comprendre, et ainsi, peu à peu, la société bascule dans la nouvelle idéologie.

La différence est qu’avec l’islamisme, on a affaire à une idéologie religieuse, alors que les précédentes étaient athées. N’est-ce pas plus redoutable ?

L'islamisme est une doctrine totalitaire, il ne vise pas que la prise de pouvoir, il entend transformer le monde et le soumettre définitivement à la charia. Il est d'autant plus dangereux qu'il puise sa raison d’être et ses arguments dans un livre, le Coran, que les musulmans, unanimement, considèrent comme étant la parole de Dieu, indiscutable et éternelle. Comment pourrions-nous donc contrer l'islamisme sans nous voir accusés de porter atteinte au Coran et indigner toute l’Oumma ? C'est en ce sens que le problème est un défi redoutable pour nous. Les islamistes le savent et en font le cœur de leur stratégie de conquête. […]

Dans votre essai Gouverner au nom d’Allah, paru en 2013, vous regrettiez « le silence assourdissant » des intellectuels musulmans. À présent, vous constatez qu’un nombre croissant d’entre eux sont décidés à œuvrer en vue d’une émancipation de la pensée islamique. Faut-il y voir un signe encourageant ?

Dans leurs pays, les intellectuels musulmans qui se livrent à ce combat courent de grands risques : ils sont dénoncés, condamnés ou assassinés ; en Occident, le politiquement correct prôné par une certaine élite leur impose le silence au motif, selon elle, que la dénonciation de l’islamisme pousse à l’amalgame et stigmatise les musulmans, fait le jeu de l’extrême droite et, à terme, provoquerait la guerre civile. Il y a d’autres raisons en arrière-plan : les marchés que représentent les pays musulmans, la culpabilité avec laquelle cette élite s’autoflagelle en espérant on ne sait quelle rédemption ou quelle retombée électorale.

Mais, à bien voir, les intellectuels musulmans sont très timorés dans leur critique, quand ils ne font pas carrément l’impasse sur, précisément, ce qui dans l’incréé et intouchable Coran pose problème, quand ils compensent leur peu de hardiesse par un discours qui enjolive exagérément l’islam et, par là, conforte les islamistes ainsi que les élites occidentales qui, par aveuglement ou pusillanimité, se sont persuadées que magnifier l’islam fait reculer l’islamisme. Or, le refus de la critique et du débat mène droit à la catastrophe. En outre, les échecs et les excès de la modernité et de la démocratie sont si nombreux (consumérisme, inégalités, injustices, pollution, etc.) que celles-ci ne peuvent plus offrir une alternative alléchante. Si bien que combattre les promesses délétères et éteindre l’incendie que la Nahda a allumé aux quatre coins du monde paraît aujourd’hui réellement au-dessus de nos forces.

La Tunisie, avec ses projets de loi favorables à la femme, est souvent présentée comme à l’avant-garde dans ce domaine. Qu’en pensez-vous ?

La situation de la femme régresse dramatiquement dans tous les pays musulmans, y compris et surtout en Tunisie où, dans la période bourguibienne, elle avait obtenu de nombreux droits. Mais cela ne doit pas faire illusion : là comme ailleurs, hommes et femmes vivent sous le joug d’un système archaïque violent. La régression est plus forte dans ce pays, comme si les conservateurs voulaient faire payer à la Tunisienne les droits acquis en violation de la tradition patriarcale et de la charia. Cela explique peut-être le succès du salafisme en Tunisie, comme pour empêcher à jamais le retour de ces bidaâ (innovations impies). Il faut savoir que le monde arabe, uni par l’islam sunnite, exerce sur les États membres une police vétilleuse. Quand l’un d’eux se permet une bidaâ, il est vite rappelé à l’ordre et, en cas d’entêtement, on lui appliquera des sanctions telles que l’assassinat (cf. le sort réservé au président égyptien Sadate), le coup d’État, la mobilisation des mosquées et des foules, qui l’amèneront tôt ou tard à résipiscence. […]

 

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