Une analyse intéressante du voyage de Benoît XVI en Terre Sainte

Du billet de François Miclo :

"Ce qu’il dit, on ne l’attend pas ; ce qu’on attend, il ne le dit
pas.
Cette attitude a de quoi décontenancer la plupart de ceux qui,
même loin de Bethléem, tiennent le monde pour une crèche et les hommes
pour des santons à jamais fixés dans un rôle connu d’avance.

Son pèlerinage en Terre Sainte l’a, une nouvelle fois, démontré :
entre Benoît XVI et les médias, le divorce est irréparable. Alors que
la moindre speakerine débutante sait se répandre en pleurnicheries
convenues quand les caméras tournent, le pape aborde toute chose avec
retenue et pudeur, comme s’il n’avait jamais cessé d’être un austère
professeur de Tübingen.
L’émotion sur commande et en direct live, ce n’est pas son truc.

La pudeur, c’est pourtant l’autre nom du vrai respect, là où
commence toute civilisation.
Certes, cette idée n’est pas très raccord
avec notre époque qui exige de chacun la transparence et le déballage
intime, comme si des sentiments ne devenaient pas immédiatement des
simagrées lorsqu’on les exprime à la face du monde (…)

À Yad Vashem, pas d’émotion ni d’image saisissante à se mettre sous
l’objectif. Pire : ni compassion ni repentance, mais un discours “froid
et abstrait”,
selon les termes du directeur du Mémorial, Avner Schalev.
Du Yediot Aharonot à Haaretz, c’est ce qui a, ces
jours-ci, le plus fortement déçu l’opinion publique israélienne –
déception que Shimon Peres balaie d’un revers de la main en confiant
dans un entretien à la presse étrangère : “La visite du pape relève
plus des livres d’histoire que des journaux.”

Le pape pouvait-il demander pardon, comme les éditorialistes du Haaretz s’y attendaient, au nom de l’Allemagne et de l’Eglise ?

Pour l’Allemagne, il aurait été assez difficile à Benoît XVI de
prendre la place de Mme Merkel. Quant à la polémique, allumée il y a
deux ans par les tabloïds britanniques, sur l’appartenance du futur
pape aux Jeunesses hitlériennes, elle a fait long feu. Non seulement sa
famille était hostile au régime nazi, mais c’est de force qu’il fut
enrôlé comme auxiliaire dans la défense antiaérienne… Mes honorables
confrères qui s’indignent encore contre le “pape nazi” sont ceux qui,
dans la foulée, y vont de leur larmichette pour évoquer les
enfants-soldats au Burundi,
sans toutefois jamais établir de rapport ni
chercher à comprendre ce que signifie l’incorporation de force dans un
État totalitaire.

Le jour viendra pourtant où l’on se rendra compte que Josef
Ratzinger a été l’un de ceux qui, avec d’autres intellectuels comme
Rémi Brague ou Jean-Luc Marion, ont pensé de la manière la plus fine et
la plus conséquente le rapport entre judaïsme et christianisme
(…)

Pouvait-il, pour autant, faire repentance au nom de l’Eglise lors de
sa visite à Yad Vashem ?
Sans conteste, oui. S’il avait été chamane et
s’il considérait que les mots n’ont aucune valeur tant qu’ils ne sont
pas répétés encore et encore. Or, quand on est catholique – présumons
qu’il ne soit pas interdit au pape de l’être –, le pardon est une chose
sérieuse. On ne s’y livre pas à la petite semaine et le repentir de
Jean-Paul II, accompli en mars 2000 au mur des Lamentations, oblige ses
successeurs et l’Église à jamais.

En fait de discours “froid et abstrait”, le pape a prononcé à Yad
Vashem des propos d’une finesse et d’une rigueur remarquables,
comme le
soulignait, dans un entretien au Figaro, le grand rabbin de
France, Gilles Bernheim, à mille lieues du rabbin Israel Meir Lau,
président du Mémorial, qui s’attendait, pour sa part, à “un discours
plus émotionnel”. (…)

Il y a des moments, face à l’indicible, où seul convient le silence.
Ce n’est certes ni grandiloquent ni télévisuel, mais ce n’est
visiblement pas pour faire de l’image que le pape avait tenu à venir
prier à Yad Vashem.

S’il a honoré la mémoire des morts, c’est pourtant aux vivants que
le pape a réservé durant son voyage toute sa compassion. Condamnation
du terrorisme, affirmation du droit d’Israël à la sécurité, plaidoyer
pour la reconnaissance réciproque de deux Etats et de leurs frontières
: on pourrait prendre les déclarations papales pour des propos
politiques. Elles le sont et confortent les modérés en Israël aussi
bien qu’en Palestine. Mais elles sont bien plus encore que cela : une
méditation continue sur le verset de Matthieu : “Laissez les morts
enterrer leurs morts”, que l’on retrouve dans le Talmud sous une autre
forme : “Vivez bien, c’est la meilleure des vengeances” et que Golda
Meir avait rendu à sa façon dans un entretien à The Observer
en 1974 : “Le pessimisme est un luxe qu’un juif ne peut jamais se
permettre.” Cet appel à la vie contre le ressassement de l’histoire et
de la violence, c’est au fond le message le plus fort du pape en Terre
Sainte. Mais peut-être aussi le plus inaudible".

4 réflexions au sujet de « Une analyse intéressante du voyage de Benoît XVI en Terre Sainte »

  1. VD

    Le gros problème d’une grande majorité de “journalistes” des médias officiels est qu’ils sont non seulement incultes (surtout dans le domaine religieux autre que boudhiste !), mais aussi peut-être incapables de comprendre ce que le Pape dit. Ce n’est pas forcément de leur faute : ils n’ont pas le niveau et ne saisissent pas ce qui leur est dit.
    Heureusement qu’il y a quelques sites comme le Salon beige pour nous transmettre l’enseignement papal. Mais c’est un grand dommage pour ceux qui n’ont pas accès à ces moyens d’information.

  2. Romain

    Je ne conteste nullement l’apport de Josef Ratzinger-Benoît XVI, de Rémi Brague et de Jean-Luc Marion à la réflexion sur le rapport judïsme-christianisme, mais dommage d’omettre ici Gaston Fessard s.j. ou le cardinal Lustiger, dont les contributions furent absolument déterminantes.

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