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Un jour, un texte ! Le soldat et sa famille par Guillemette de SAIRIGNE

« La civilisation française, héritière de la civilisation hellénique, a travaillé pendant des siècles pour former des hommes libres, c'est-à-dire pleinement responsables de leurs actes: la France refuse d'entrer dans le Paradis des Robots. »

Georges Bernanos, La France contre les robots

Cette nouvelle rubrique a pour objet de proposer des textes pour aider tout un chacun à réfléchir sur des sujets précis et si possible, d'actualité, aujourd'hui, à l'heure où le pouvoir politique incapable de gouverner le pays, déclenche une guerre tous les 6 mois, tout en coupant à l'armée française ses moyens: le soldat et sa famille (16)

« Un jour, Papa n'est pas revenu. »

Guillemette de Sairigné n'a pas un an lorsque son père, le lieutenant-colonel Gabriel de Sairigné, dit "Gaby", chef de corps de la 13e Demi-Brigade de Légion Étrangère, est tué en Indochine. Cinquante ans plus tard, elle se penche sur son "illustre inconnu". Dans le texte qui suit, le baron est le père de Gaby, Marie-Charlotte est la femme de Gaby, la mère de Guillemette, et elle est enceinte de Catherine au moment du drame.

« Firma stat et fida », elle demeure ferme et fidèle : telle est donc la devise de ma famille. Jamais elle ne recevra d'illustration plus éclatante qu'après la mort de Gaby.

La douleur de son père, le baron de Sairigné :

Une perte dont le baron ne se remettra jamais. Lorsque la peine est trop lourde, il part pour d'interminables marches sur la plage de Longeville, pieds nus arrachant le sable, muscles offerts au vent, cerné par le vol lourd des goélands. Seul, mais uniquement en apparence. Car « le grand » marche à ses côtés et ils se parlent tendrement dans le fracas des vagues frangées de lumière. Sur sa tombe il se rend aussi, embrassant la croix de granit quand le cimetière est désert, comme au jour où père et fils avaient comblé dans une silencieuse étreinte le fossé de cinq ans d'absence. Cette plainte déchirante, son petit carnet en garde la trace.

30 avril 1948, à Sidi Bel Abbes, tandis que cent cinquante musiciens attaquent la marche de la Légion : « Près de moi, à la première note, s'est avancée une invisible présence ; dans ce jardin plein de roses, nous sommes trois : la musique, mon fils et moi. Je pourrais le toucher, sentir sa main si je bougeais la mienne. » Noël 1948 : « Dans cette église Saint-François-Xavier où, dans le chœur, nous assistions ensemble à la messe de minuit, on chante : "Il est né, le divin Enfant…" Mon enfant à moi est mort. » Le 9 février 1953 : « Mon fils aurait quarante ans ce soir… J'aurais senti le bon orgueil paternel gonfler mon coeur en contemplant le cher visage. J'aurais admiré une réussite à laquelle j'avais pris ma part en le formant dès l'enfance. » Noël 1964 : « Les petits-enfants ont beau nous entourer, la famille se serrer sous la lampe, la place de mon fils reste vide dans mon cœur aussi cruellement qu'il y a seize ans. »

[…]

Heures difficiles aussi que celles du 1er juillet 1962 : « Le gouvernement pavoise, écrit le baron : il n'y a plus de question algérienne. Mais, aujourd'hui, la France perd un million de Français, un pays riche et le travail opiniâtre de cent trente-deux années. Et, sur la caserne de Saïda, le nom de notre famille sera effacé. »

« Elles se tiennent bien, mes petites-filles », notera ce jour-là le baron en ajoutant, plus habité que jamais par Gaby : « J'espère qu'il aura été content de nous. »

De cette incurable nostalgie, le reste de la famille n'aura sans doute pas eu pleinement conscience. Il faut dire que cette figure même du gentleman, feutre mou vissé sur la tête, infatigable curieux pétri de culture, toujours habile à tourner un compliment à une jolie femme, trompe admirablement son monde. Ce n'est qu'après sa mort, en septembre 1967, que Marie-Charlotte, découvrant ses carnets, aura, non sans mélancolie, l'impression d'avoir, malgré la profonde affection qui les unissait, raté d'une certaine manière la rencontre avec le seul être au monde capable de comprendre le vide dont elle souffrait. La dernière image des Aristocrates, le film tiré du roman de Michel de Saint-Pierre, montre un père au garde-à-vous devant la tombe de son fils : le baron aura été, près de vingt ans durant, ce père-là. Mais, conformément aux recommandations de l'Évangile – « Pour toi, quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave ton visage… » – et aux règles élémentaires de la courtoisie, il aura toujours veillé à garder dans le secret de son cœur le manque qui l'étreint.

Une règle de conduite qu'il s'est fixée dès le début, si l'on en croit cette lettre adressée en septembre 1948 à sa belle-fille : « Vivons donc, sinon joyeusement, du moins de façon telle que les petites ne souffrent pas de notre tristesse intérieure. Qu'elles aient l'impression d'un père toujours vivant par la façon vivante dont nous en parlerons. Si nos bouches sont lasses, si nos yeux rougissent, il ne sera plus pour elles qu'un mort lointain.»

[…]

La femme de Gaby :

« Souvent, Papa partait en opérations, écrit Marie-Charlotte dans le petit cahier destiné aux filles. A son retour, c'était une fête. Guillemette se mettait sur son trente-et-un et, telle une petite concierge, attendait sur le pas de la porte. Maman aussi se faisait belle. Et Papa arrivait avec son grand sourire et son chaud regard, heureux comme un roi de retrouver "p'tit femme" et son "p'tit fille"… »

On voudrait ne jamais tourner la page du petit carnet. Là où il est écrit : « Il y avait tant de bonheur et d'union dans cette maison que c'était sans doute trop pour ce monde-ci. Un jour, Papa n'est pas revenu. »

Sa fille parle (elle avait dix mois à sa mort) :

Quand j'avais deux ou trois ans, Maman me surprenait parfois, agenouillée au pied de mon lit en chemise de nuit, implorant, les yeux tournés vers le ciel : « Petit Jésus, rendez-moi mon papa » ; et insistant : « Rendez-moi mon papa rien qu'un jour seulement. » Manifestement, c'est raté. À défaut, j'aurais pu te retrouver dans mes rêves. Hélas, si j'ai rencontré en rêvant des amours perdues, des amis évanouis, des livres jamais écrits, toi, mon père tant attendu, je ne t'y ai jamais vu.

Alors, dis-moi: quelle sorte de père aurais-tu été ?

[…]

Une chose est sûre : tu nous aurais montré la voie, et on t'aurait emboîté le pas. La voie de la foi : Dieu premier servi. La voie du bonheur, en formant avec Maman un couple mieux qu'heureux, harmonieux ; mais un vrai couple, avec ses hauts et ses bas, ses inéluctables frictions, ses nécessaires pardons – loin de cette image du couple idéal parfois bien lourde à porter et casse-gueule, j'en sais quelque chose, à vouloir copier !

« N'ayez pas peur ! » – le slogan de Jean-Paul II, tu aurais pu l'adopter. Avec toi, on aurait osé faire n'importe quoi : de l'escalade en montagne, du bateau par force six, d'interminables balades dans le vent de l'hiver ou, l'été venu, dans les hautes herbes. Si j'ai aujourd'hui si fort le vertige, et un affreux mal de mer, si je suis frileuse comme pas une, si j'ai peur des serpents et même des souris, c'est que tu n'es pas là. Il aurait suffi que tu dises : « En avant, les filles ! », et on y serait allé comme des petits soldats.

Mais c'est idiot, à l'évidence, d'appliquer un nouveau calque – l'esquisse de toi, vivant – sur une toile de fond qui aurait été forcément différente. Car tu n'aurais pas eu que tes filles – les « gabichettes », comme on nous a toujours appelées dans la famille –, mais une tribu, derrière : deux ou trois « petits » au moins. Et nous aurions été nomades, comme toi, au lieu de devenir d'incorrigibles Parisiennes. Peut-être même aurions-nous épousé l'un de tes fringants lieutenants au lieu de naviguer dans les sphères intellectuelles ?

Nous aurions été fauchés, comme le sont les militaires, tout en logeant parfois dans de somptueuses bâtisses – le palais des princes de Broglie à Strasbourg, peut-être, si tu avais commandé la place, ou bien l'hôtel des Invalides si tu en avais été le gouverneur –, de quoi faire de folles parties de patins à roulettes dans les couloirs !

Nous aurions été si fières de toi ! Bien sûr, comme tout le monde, à douze ans, on t'aurait supplié de ne pas nous attendre en uniforme à la sortie du lycée : à cet âge, on rêve d'avoir des parents gris-muraille. Mais on se serait rattrapées après. Tu serais venu nous chercher aux soirées. Et à mon mariage, crois-moi, tes décorations, tu les aurais toutes portées : tu n'aurais pas eu le choix !

[…]

Plus tard, tu aurais peut-être été promu, tout en haut de la hiérarchie militaire, chef d'état-major des armées (CEMA, comme on dit dans le jargon) – tant de tes amis te donnaient déjà, tout jeune, pour un futur grand chef –, et notre appartement, situé dans les beaux bâtiments de l'École militaire, aurait pris en enfilade le Champ-de-Mars jusqu'à la tour Eiffel. Plus tard encore… Te serais-tu retrouvé ambassadeur de France, conseiller d'État, député européen, membre de l'Institut – il y a toujours deux ou trois généraux parmi ces corps ou institutions ? Est-il bien vrai – Catherine me l'affirme – que tu aurais dit à Maman qu'à cinquante ans, tu reprendrais le titre de baron et te mettrais à faire de la politique ?

Tu aurais…

Mais qui sait ? Tu aurais pu tout aussi bien te retrouver à la prison de Tulle pour cinq longues années avec les généraux putschistes d'Alger, dégradé, privé, bien au-delà de cette période, de tes droits civiques, interdit de vote, de chéquier – Maman, assez montée contre de Gaulle à cause des événements d'Algérie, nous disait souvent qu'elle ne pouvait augurer du comportement qui aurait été le tien. Ou tout simplement, l'âge venant, la maladie aurait pu t'agripper comme elle en a saisi plus d'un parmi tes amis proches, réduisant les preux chevaliers à de pauvres fantômes n'ayant même plus leurs souvenirs pour rêver. […]

Guillemette de Sairigné

Extrait de : « Mon illustre inconnu ».

Éditions Fayard – 1998.

Vous savez le rôle que le Salon Beige joue chaque jour dans la lutte contre la culture de mort et pour la dignité de l’homme; vous connaissez notre pugnacité à combattre chaque jour contre l’avortement, l’euthanasie, le mariage pour tous, la PMA, la GPA et toutes les dérives libertaires.

Le Salon Beige ne remplace pas votre rôle dans ces combats, il les facilite, les accompagne et les stimule<;

S'il vous plaît, faites un don aujourd'hui. Merci

On ne lâche rien, jamais !

Guillaume de Thieulloy
Directeur du Salon Beige

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1 commentaire

  1. Magnifiques ces textes!
    Je félicite Guillemette qui en est l’auteur et qui,ainsi que sa sœur Catherine ,à la faveur de cette grande épreuve ,et sans doute avec la vigilance de leur courageuse maman ont su forger leur caractère et sont devenues les dignes filles de leur père :elles en ont la trempe et l’intelligence et elles témoignent de la délicatesses de leurs sentiments .Merci pour la publication de ces texte qui montrent la puissance de vie de nos grands absents ….

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