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France : Société

SNCF : l’affaire de Brétigny et l’impunité de Guillaume Pépy

Eric Verhaeghe s'interroge sur son blog sur l'impunité de Guillaume Pépy, le patron de la SNCF, malgré le scandale de Brétigny :

"La SNCF, et singulièrement son président Guillaume Pépy, est-elle un élément clé du gouvernement profond qui, par-delà le formalisme démocratique, impose en France des décisions autoritaires et échappe au contrôle républicain? L’affaire de la tragédie de Brétigny permet de soulever une fois de plus cette question.

La SNCF et Brétigny

Le Canard Enchaîné a révélé mercredi dernier des relevés d’écoute téléphonique prouvant que les cadres de la SNCF auditionnés dans le cadre de l’enquête sur la catastrophe de Brétigny qui avait fait sept morts en 2013 avaient été « briefés » par leur direction pour dissimuler la vérité à la justice. L’ensemble des témoins a subi une pression directe de son employeur pour occulter la responsabilité de l’entreprise dans l’accident. En leur temps, les magistrats chargés de l’enquête n’avaient pas été dupes et avaient rendu un rapport accablant sur les responsabilités de la SNCF.

Si l’affaire ne surprend pas sur le fond, l’évidente impunité de Guillaume Pépy dans ce dossier constitue un véritable défi pour l’entendement démocratique: comment un dirigeant d’entreprise peut-il rester en poste après des révélations de ce type, surtout lorsque l’entreprise en question est totalement contrôlée par l’État et qu’elle exerce un monopole de service public?

Il est donc possible, dans la République défendue à force de fronts électoraux, de laisser le service collectif tomber dans un état de décrépitude tel que sept personnes en meurent, puis de cacher la vérité aux juges, sans être démis de ses fonctions? Encore ne s’agit-il ici que d’un aspect somme toute tragiquement mineur des ratés de la SNCF dont l’absence de rentabilité des lignes de TGV en est une autre illustration. […]

Un seul exemple permettra de comprendre en quoi Guillaume Pépy est aujourd’hui plus puissant qu’un ministre et en quoi il s’affranchit allègrement des engagements pris par son employeur. Il est tiré de l’analyse du budget 2016 de l’entreprise publiée par la CFDT Cheminots:

La CFDT constate que l’engagement du ministre des Transports portant sur la création de 500 emplois pour l’infrastructure ferroviaire n’est même pas respectée, avec une prévision de 350 recrutements chez SNCF Réseau (Infrastructure). (…)

D’une part, le SNCF dissimule la vérité au public sur la façon dont elle menace la sécurité des voyageurs, d’autre part, elle ne respecte pas les engagements ministériels sur ce sujet. Comment cette prise d’autonomie vis-à-vis des pouvoirs publics est-elle possible? […]

À titre personnel, Pépy incarne d’ailleurs cette figure mythique du petit marquis dont l’exercice secret du pouvoir constitue le miel. De ce goût pour le pouvoir et l’influence, nous ne connaissons qu’une part émergée de l’iceberg: membre du Siècle et de conseil d’orientation de l’Institut Montaigne, très proche d’Axa et du grand capital français, Pépy est un ancien des cabinets ministériels. Conseiller de Charasse, directeur de cabinet de Durafour puis de Martine Aubry, Pépy adore la fréquentation et la reconnaissance donnée par les grands de la République.

Il est « accessoirement » conseiller d’Etat, fonction centrale pour le gouvernement profond, qui donne accès à une sorte de respectabilité et d’autorisation générale à dire le droit en toutes circonstances. D’une certaine façon, c’est le portrait en pied du gouvernement profond qui est dressé ici: grandes écoles, cabinets ministériels, clubs d’influence et capacité à « chasser en meute » pour garantir la survie du système.

Le réseau homosexuel et le gouvernement profond

À ce portrait en pied, il manque évident un élément essentiel que tout le monde connaît concernant Guillaume Pépy: son appartenance au réseau homosexuel, évoquée de façon relativement approfondie par Raphaëlle Bacqué dans Ricchie, et qui constitue un véritable tabou en France. Comme le rappelle la journaliste du Monde dans son ouvrage, Pépy et Richard Descoings avaient loué ensemble un appartement rue Godot de Mauroy, près de la Madeleine, où ils donnaient des fêtes dont les invités partageaient la même orientation sexuelle et les mêmes intérêts professionnels.

Nous touchons ici à l’un des aspects les plus interdits et les plus sulfureux des techniques déployées par le gouvernement profond: celui qui consiste à lier étroitement les affinités électives et l’exercice du pouvoir, en jetant un voile de secret sur ces pratiques. Ce voile est si épais que tous ceux qui, par amusement ou inadvertance, le lèvent s’exposent à des réactions très désagréables. Il suffit de lire l’obstination que Laurent Wauquiez a mise pour dissimuler sa participation à des soirées de ce type pour comprendre que nous abordons ici l’un des secrets les mieux gardés du gouvernement profond.

L’une des armes utilisée pour maintenir le secret sur la dimension affinitaire du gouvernement profond consiste à pratiquer la réduction psychologique et la confusion de sens.

La réduction psychologique est un déni opposé à la dimension sociale et utilitaire des phénomènes de réseaux. Lorsque des personnes d’influence organisent régulièrement des soirées entre elles, et lorsqu’elles partagent toutes la même orientation sexuelle, il ne s’agit bien entendu pas d’un biais dans l’exercice normal du pouvoir, mais d’une simple coïncidence privée. Ces soirées ne servent évidemment pas à influencer les décisions collectives et c’est un pur hasard si les discussions y portent sur des informations confidentielles relatives aux politiques publiques. Mais qu’allez-vous chercher là, Monsieur? Vous avez mauvais esprit.

La confusion de sens s’appuie sur la réduction psychologique. Comme les soirées gays des élites parisiennes sont un pur fait de hasard, un lieu d’amitié privée où les affaires publiques ne se traitent pas en profondeur, comme ces soirées si prisées ne sont pas des lieux de pouvoir mais juste des lieux d’amitié, ceux qui en parlent sont forcément dictés par l’homophobie. Aussi évoquer les réseaux homosexuels comme l’un des espaces géographiques dont le gouvernement profond se sert relève forcément de l’homophobie caractérisée. […]"

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