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L'Eglise : L'Eglise en France

Rapport Sauvé. Deux interrogations sur les nombres

Rapport Sauvé. Deux interrogations sur les nombres

Le Rapport Sauvé est consacré aux « violences sexuelles dans l’Église catholique France 1950-2020 » qui, comme le Rapport le dit,

« sont en effet intolérables par elles-mêmes, par leur nombre considérable et par leur absolue incompatibilité non seulement avec le droit et le respect des personnes, mais encore avec la mission de l’Église catholique et le message de l’Évangile ».

Les informations du Rapport Sauvé ont été immédiatement acceptées de façon quasi unanime, une sorte de parole d’Evangile en particulier pour le nombre des cas estimés de ces violences faites aux enfants (216 000 cas entre 1950 et 2020 attribuables à certains membres du clergé et de congrégations catholiques). Le Salon beige a déjà rapporté quelques nuances dans un article tout récent.

La première interrogation quant aux nombres tient à la relecture d’un article datant du 2 mars 2021 publié par Famille chrétienne : « Pédocriminalité dans l’Eglise : il pourrait y avoir jusqu’à 10 000 victimes ». Début de l’article :

« Le chiffre n’est encore qu’une estimation mais il fait froid dans le dos. « Au moins 10 000 » personnes pourraient avoir été victimes d’agressions sexuelles commises par des prêtres ou des religieux en France depuis 1950, selon une estimation avancée avec prudence le 2 mars par Jean-Marc Sauvé, président de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (CIASE). Interrogé sur ce chiffre, Jean-Marc Sauvé ne l’a ni contredit ni confirmé. « Est-ce que le chiffre de 10 000 victimes est le définitif ? Je suis dans l’incapacité de le dire », a-t-il affirmé mardi matin lors d’une conférence de presse. « Nous l’affinerons dans les prochains mois ». »

L’article indiquait que 6500 appels avaient été reçus pour un total de 3000 victimes.

« Reste que ces 3000 victimes ne sont que la face émergée de l’iceberg : « quel pourcentage de victimes [cet appel à témoignages] a-t-il touché ? Est-ce que c’est 25 % ? 10 %, 5 % ou moins ? ».

La publication du rapport était attendue pour fin septembre 2021. Et « c’est sur la base de ces travaux en cours que le nombre de 10 000 victimes a pu être avancé comme une estimation provisoire ».

Le 21 septembre 2021 encore, La Vie rappelait dans un article « Rapport Sauvé : ce rendez-vous que nous n’avons pas le droit de manquer » cette estimation de 10000 donnée par M.Sauvé en mars dernier.

Comment expliquer, alors que la Commission a travaillé selon ses dires 2,5 ans (30 mois) c’est-à-dire un début effectif en mars 2019 ; alors que lors de l’intervention de M.Sauvé, 24 mois de travail avaient déjà été réalisés sur un total de 30 ; alors que selon le Rapport l’appel à témoignages a été lancé le 3 juin 2019 et clos le 31 octobre 2020 soit quatre mois avant l’intervention de M.Sauvé  (appel à témoignages ayant permis de nouer 6 471 contacts à l’occasion desquels était proposé, en ligne, un questionnaire anonyme administré par l’IFOP, destiné à nourrir les analyses de l’Inserm ; 1628 questionnaires ayant été complétés dans ce cadre) ; alors que l’enquête en population générale faite par l’Inserm a été menée en ligne entre le 25 novembre 2020 et le 28 janvier 2021 et donc –pour la collecte d’informations- terminée depuis un mois au moment de l’intervention de M.Sauvé ; comment expliquer disions-nous que M.Sauvé ait pu avancer avec prudence cette estimation de 10 000 cas avant « affinage » pour aboutir à 216 000 cas ?

Franchement, cela a donné envie d’aller se plonger dans le rapport lui-même pour essayer de comprendre. Deux versions sont directement accessibles sur le site internet de la Ciase : un résumé et le rapport complet de 548 pages subdivisé en paragraphes (§) à l’instar des publications vaticanes… sans compter le tome des annexes.

Mais a surgi alors une deuxième interrogation provenant de ce qui ressemble à une incohérence dans le ratio entre l’estimation du nombre des victimes et le recensement du nombre des clercs et religieux criminels.

Pour le nombre des victimes [L’Inserm a réalisé « une enquête en population générale menée auprès de 28010 personnes âgées de 18 ans et plus, représentatives de la population française selon la méthode des quotas » ; voir détails au § 0564], le rapport précise :

« L’exploitation des archives de l’Église catholique et de la justice, ainsi que des réponses aux questionnaires envoyés aux diocèses, ordres et congrégations, donne à connaître directement l’identité de 4 832 personnes victimes. Ce nombre est celui des victimes connues de l’Église ou de la justice, parfois des deux ».

Mais pour les rapporteurs,

« le fait que les personnes victimes individuellement dénombrées dans le cadre de l’appel à témoignages ou des investigations dans les archives soit nettement moins nombreuses n’invalide pas ces estimations : d’une part, de nombreux témoignages ainsi recueillis font état d’autres victimes ne s’étant pas déclarées ; d’autre part et surtout, le caractère massif des sous-déclarations d’agressions sexuelles est bien établi dans la littérature scientifique, et il est ici corroboré ».

Et d’ajouter :

« l’estimation du nombre de victimes de clercs et de religieux ou religieuses (216 000) est située avec une probabilité de 95 % dans un intervalle compris entre 165 000 et 270 000 ».

On notera que le « nettement moins nombreuses », c’est quand même un rapport de 1 (5000) à 43 (216000).

Le nombre des clercs et religieux criminels avancé par le rapport (entre 2900 et 3200) provient d’enquêtes faites à partir de plusieurs sources et croisement de leurs données :

« Plus délicate est l’estimation du nombre des clercs et religieux agresseurs sur l’ensemble de la période considérée. Les recherches archivistiques dans les fonds de l’Église, de la justice et de la presse, qui ont été menées par l’EPHE avec rigueur et un grand souci d’exhaustivité et complétées par les données de l’appel à témoignages, permettent d’estimer entre 2 900 et 3 200 le nombre des agresseurs ».

D’où un ratio de « 2,5 % à 2,8 % de l’effectif des clercs et des religieux de 1950 à nos jours (115 000 clercs et religieux environ) ». Pour plus de précisions méthodologiques, voir le §0586.

Une incidente pour comparaison

« le nombre de cas de prêtres abuseurs sexuels sur mineurs de 2018 à 2020 publié par la Conférence des évêques a été de 35 cas, par année, sur plus de 13.000 prêtres en exercice. Ce qui porte le pourcentage actuel à 0,26%. Soit cinq fois moins que cette moyenne des années 1950-2020 ».

Le nombre calculé par le Rapport peut donc être effectivement considéré comme élevé.

C’est là qu’est mise en lumière par le Rapport lui-même une sorte d’incohérence dans le ratio entre le nombre de victimes et celui des clercs et religieux criminels (nombre statistiquement moyen de victimes par criminels, entre 68 et 75 selon le nombre de criminels retenus) par l’introduction de la notion de  « grands prédateurs » au §0588 :

« Ce nombre [entre 68 et 75] serait sans commune mesure avec le ratio de trois victimes par agresseur, qui ressort des réponses aux questionnaires adressés aux diocèses et congrégations et de l’exploitation des archives…  Au seuil de cette recherche, la commission tient à souligner qu’elle se garde de se prononcer sur le point de savoir quel est, pour l’Église catholique, le plus grave des constats : un pourcentage élevé de prêtres et de religieux ayant commis de manière occasionnelle un petit nombre d’agressions ou un pourcentage réduit de grands prédateurs qu’elle aurait, par absence de vigilance, laissé porter atteinte à un très grand nombre de victimes, par exemple plus de 100 au cours d’une carrière ecclésiastique ou religieuse ».

Si un grand prédateur, c’est 100 victimes, comment expliquer ce ratio moyen de 68 à 75 qui ferait pratiquement rentrer tous les coupables dans cette catégorie ?

De plus, aux §0603/0604, le Rapport précise encore pour démontrer le caractère anormalement élevé de ce ratio :

« de son côté, Mme la professeure Florence Thibaut, membre de la CIASE, dans une étude en cours et non encore publiée, portant sur 350 auteurs d’abus, identifie quant à elle 2,8 victimes en moyenne par auteur, avec des valeurs extrêmes s’étageant entre 1 et 30 victimes. 10 auteurs seulement ont fait plus de 5 victimes. Dans le travail d’analyse qu’elle a dirigé à partir du dépouillement de dossiers judiciaires de clercs agresseurs sexuels, Mme Florence Thibaut aboutit à une moyenne d’environ 7 victimes par agresseur ».

Face à ce qui ressemble à une incohérence, la commission a décidé au §0608 de faire deux hypothèses pour diminuer ce ratio et le rendre plus vraisemblable en augmentant le pourcentage d’agresseurs parmi la population des prêtres et religieux :

« Trois hypothèses sont présentées correspondant à 2,8 %, 5 %, et 7 % d’agresseurs parmi la population des prêtres et religieux, ce qui donnerait respectivement 3 200, 5 800 et 8 100 auteurs environ. À chacune de ces hypothèses correspond un nombre de victimes moyen par agresseur de 63, 35 et 25 ».

Mais finalement, le Rapport abandonne ces deux hypothèses irréalistes et garde son estimation du nombre de criminels.

Curieusement, le Rapport ne fait pas mention d’une autre hypothèse qui aurait pu amener à résoudre aussi pour partie l’incohérence constatée : diminuer l’estimation sondagière du nombre de victimes.

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