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France : Société / Pays : International

Pierre de Lauzun : la conjoncture est moins désespérante qu’il ne paraît, car précisément elle est mouvante

Questions à Pierre de Lauzun :

Guide de survie dans un monde instable, hétérogène et non régulé. Voilà un titre presque apocalyptique. La situation est-elle si chaotique ?

Guide de survieApocalyptique : espérons que non ! Sans précédent certainement, et durablement incertain, surtout si on raisonne à 20 ou 30 ans comme je cherche à le faire dans ce livre. Car c’est et sera de plus en plus un monde secoué, de moins en moins facile à comprendre, et de moins en moins régulé.

Un monde où on verra d’abord de plus en plus nettement le déploiement de puissances nouvelles émergentes, notamment en Asie. Dans leurs relations de puissances ces pays, issus de cultures très différentes, n’ont pas de tradition de relation, ni la pratique des équilibres qu’avaient à une époque les nations européennes. Le risque de dérapage est accru d’autant. Et à terme il n’y aura plus de puissance dominante qui fasse (bien ou mal) la loi, comme encore récemment les Etats-Unis – car ils le pourront de moins en moins. Et bien sûr sans que la moindre régulation internationale soit crédible.

Un monde en outre instable dans son fondement dominant, qui est économique : la course à la croissance qui le caractérise n’a pas de raison de réussir à tout le monde. Les pays gagnants affirmeront de plus en plus leur puissance ; les perdants seront instables et mécontents. Le tout dans un contexte menacé par des crises, financières et écologiques en premier lieu, propices aux déstabilisations.

Un monde enfin qui sera de moins en moins dominé par l’idéologie démocratique occidentale, malgré sa prépondérance actuelle. D’autant que la contestation islamique actuellement bien visible n’est que l’une des possibilités d’opposition ; de plus en plus de pays s’affranchissant de l’emprise idéologique occidentale auront alors les moyens d’affirmer leur voie propre. Tandis que dans les pays occidentaux eux-mêmes le système démocratique donne des signes croissants de fatigue et de fragilité, appelés à s’accentuer.

Dans ce monde chaotique, comment interpréter l’élection d’Emmanuel Macron, représentant d’un mondialisme débridé et bien loin de la nation que vous préconisez. Qu’en attendre de bon ou qu’en craindre ?

Dans un monde potentiellement chaotique et en tout cas très incertain la priorité est à la communauté et à la double solidarité qu’elle assure : solidarité matérielle et solidarité culturelle, celle-ci porteuse de sens dans un contexte bien propre à déboussoler. Or la seule communauté politique vivante et viable à vue humaine est la nation. Sachant que ce n’est pas un absolu, ni un bloc hermétique, ni une identité fermée, mais une communauté, un lieu de solidarité. Communauté que par ailleurs l’Europe ne peut pas être.

A l’horizon du livre, qui est l’histoire longue au niveau de la planète, l’élection d’Emmanuel Macron est un épiphénomène. Mais c’est un symptôme intéressant ; et ce peut être un tournant non négligeable pour nous Français. Un symptôme, celui de la fragilité de nos systèmes démocratiques fatigués : le blanc-seing donné à un personnage au fond peu connu et dont ni les idées ni les méthodes n’ont été expérimentées en dit long sur l’instabilité du système. Un tournant, car ce que le nouveau président paraît mettre en avant est ce qu’il faudrait au contraire redimensionner : un fédéralisme européen idéologique, sans enracinement dans les peuples et incapable de recréer les communautés solidaires dont le besoin se fera de plus en plus sentir ; un manque de recul sur les limites d’une mondialisation débridée ; l’absence de perception des problèmes posés par des mœurs nouvelles insoutenables sur la durée ; et plus généralement le déchirement croissant de la communauté. Dans une telle situation, le risque premier pour nous serait la multiplication de faits accomplis allant dans le mauvais sens, et qui seraient sinon irréversibles, en tout cas difficile à rattraper – comme on en a fait l’expérience avec l’euro.

Inversement si on veut être optimiste, certains signaux montrent que le nouveau président est peut-être plus complexe qu’il ne paraît, et pas totalement insensible à certaines réalités – ce qui suppose qu’il soit plus qu’une figure de style électorale. L’avenir le dira.

Que peut faire la France au cœur d’une Europe malade et impuissante, face aux nouveaux Etats-Nations comme la Russie de Poutine, les USA de Trump ou la Chine de Xi Jinping?

Il faut y ajouter à terme l’Inde, et évoquer la poudrière moyen-orientale. Oui, l’Europe est faible et sur le plan international malade. Traumatisée à mort par les drames des deux guerres mondiales, elle rêve de sortir de l’histoire, à la poursuite d’une utopie douçâtre, sans prise sur les réalités internationales, et même intérieures. Or si le monde a certes besoin d’artisans de paix, ce n’est pas en rêvant qu’on y parvient.

La France présente ce paradoxe d’une conscience nationale encore forte, mais inhibée par le rêve fédéral européen qui domine nos élites (contrairement à nos voisins britanniques). La priorité est donc à lui faire comprendre qu’elle doit reprendre en main son destin. Non pour casser toute coopération européenne, mais pour cesser de l’inscrire dans le rêve fédéral (l’union ‘toujours plus étroite’ dont parlent les traités).

Cela ne fera évidemment pas de la France l’équivalent des mastodontes qui hantent et hanteront de plus en plus la scène internationale. Mais cela peut lui permettre de jouer son jeu consciemment et lucidement, avec des moyens qui restent appréciables, épaulée par des alliés, au lieu de s’engluer dans une utopie stérile.

Va-t-on inéluctablement vers une crise financière mondiale ?

Il faut être lucide : dans une économie décentralisée, de marché, on a toujours des crises, parce que la régulation n’est pas parfaite et que le marché se trompe à l’occasion. Mais si une économie est bien gérée, elle en limite l’ampleur et les effets par une régulation appropriée et des contrepoids. Ce qui est inquiétant dans la situation actuelle, c’est d’abord l’insuffisance de la régulation commune, alors que le marché est mondial ou plus exactement en interaction mondiale.

Une autre inquiétude majeure est le goût maladif de nos sociétés pour les solutions de facilité, et notamment l’endettement, en croissance pathologique. Or ce qui fait que les crises financières deviennent graves, c’est l’endettement, ce qu’on appelle l’effet de levier, car il crée des effets d’effondrement cumulatifs. Mais s’il y a cette fuite en avant dans les déficits et donc la dette, c’est parce qu’il n’y a pas de réel consensus pour agir, pas de vraie volonté commune. La drogue endettement est le symptôme majeur de notre faiblesse, qui est d’abord politique. Dès lors, malgré les réels efforts techniques réalisés depuis 2008 pour combattre les crises, il y aura, dans un avenir indéterminé mais pas si lointain, une nouvelle crise majeure. Autant s’y préparer.

Quelles solutions préconisez-vous et comment redonner de l’espoir aux catholiques français ?

L’espérance est une vertu théologale essentielle ; sa source est dans la grâce, le don gratuit de Dieu. C’est toujours à cela qu’il faut revenir, et c’est là qu’est l’essentiel. Mais on dépasse alors le politique.

A notre niveau, s’agissant de notre rôle comme citoyens, dépositaires et responsables de la communauté française et de sa vitalité, la conjoncture est moins désespérante qu’il ne paraît, car précisément elle est mouvante, ouvrant par-là des possibilités d’évolution difficilement envisageables il y a encore 20 ans. Ce qu’il faut donc c’est reconstruire, et notamment sur le terrain politique, en particulier celui de la pensée politique : celle qu’on peut appeler conservatrice au sens anglais du terme, qui est encore bien en déshérence en France malgré certains signes positifs. Et cela en regardant les réalités bien en face, ce à quoi j’ai essayé de contribuer dans ce livre.

Mais construire c’est aussi et d’abord agir au niveau de la base – sans attendre le politique, qui est nécessairement en partie aléatoire et peut ne pas se réaliser aussi vite qu’on le souhaiterait. Au niveau local, entrepreneurial, associatif, voire familial. Un exemple qui me tient à cœur : les écoles hors contrat. Il s’en est créé plus de 90 en 2016 : en dernière analyse, ce sont des gens qui prennent eux-mêmes en main l’éducation de leurs enfants. Et donc leur avenir.

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