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Parole d’évêque : “lançons donc en tous lieux ce pari de l’intelligence, le pari de ce que saint Thomas d’Aquin nomme « la raison droite »”


MhgExcellent texte de monseigneur Hervé Giraud, l'évêque de Soissons, Laon et Saint-Quentin en ces temps de passions exacerbées et de réflexions tronquées : il s'agit de retrouver le sens des mots, du raisonnement, de remettre de l'ordre dans ses sentiments et de redonner sa place à la raison afin que s'établisse entre elle et la Foi un juste dialogue pour que surgissent les vraies réponses aux crises de société que nous connaissons.

Pour que ces solutions soient raisonnées – ce qui ne signifie pas tièdes et pondérées par la peur – et conformes aux exigences de l'enseignement de l'Eglise. 

"A-t-on perdu la capacité de se parler, de dialoguer, de raisonner ? Aurions-nous perdu la raison elle-même ? Il est possible de le penser quand on écoute, même distraitement, les discussions à table, dans les transports en commun et jusqu'aux débats parlementaires. Au diable les arguments… vive le sentiment ! Peut-on pour autant se résigner à cette impossibilité de dialoguer, de réfléchir ensemble, d'argumenter, de raisonner, d'écouter l'autre ? Car, selon Benoît XVI « le dialogue et le débat peuvent grandir quand on converse et prend au sérieux ceux qui ont des idées différentes des nôtres » et notre société a « besoin de l'engagement de tous ceux qui sont conscients de l'importance du dialogue, du débat raisonné… ». Ainsi, quand cette « voix discrète de la raison » est dominée par la rumeur, par des informations excessives, des slogans ou des injures il est plus qu'urgent d'en appeler au retour à la raison. Relisons au besoin l'évangile selon saint Marc : Jésus redonne le bon sens à un possédé et ce dernier recouvre sa raison et sa maison (Mc 5,1-20).

Or tout commence par le respect des mots. Notre langue maternelle, celle qui nous est enseignée dès l'école  maternelle, nous a transmis des mots dont on peut se demander, comme Louis Massignon dès 1912, s'ils ne deviendront pas le supplice des générations qui viennent parce que ces « mots mentent à leur sens originel ». Certes les mots ne trouvent sens que dans une phrase et parler c'est élaborer une proposition : il y a vérité quand il y a phrase. Mais si notre société perd à la fois ses mots et ses phrases, si notre intelligence s'appauvrit, s'affaiblit, se rétrécit au point de perdre le sens de notre vocabulaire, il est à craindre que nous perdions la raison. Nous serions alors dans l'incapacité à fonder une sociabilité et une fraternité. Cependant, notre société croit-elle encore à la raison ? Ne l'a-t-elle pas réduite au rationalisme scientifique, rationalisme qui s'appuie pourtant lui aussi sur un « ordre des choses » dont il cherche à comprendre le sens ? Des personnalités de la société civile font ce même constat, à l'image du Dr Jean Leonetti qui commentait les débats actuels par ce simple tweet : « Curieuse société ou l'émotion prime sur la pensée, la réaction sur la réflexion, l'immédiat sur le durable, et l'accessoire sur l'essentiel. »

Dans ce contexte, l'Année de la foi nous amène à nous demander si cette foi ne nous est elle-même pas donnée pour venir également sauver la raison ? Dans la réciprocité de l'une et de l'autre on peut espérer que l'une porte l'autre quand l'autre défaille. Certes faut-il encore que la foi elle-même ne tombe pas dans le sentiment ou l'émotion. Car la foi a aussi besoin d'un tant soit peu de raison, du don de l'esprit et du don de l'Esprit ! La foi ne peut donc vivre sans espérer la réciprocité d'une raison qu'elle sauve aussi. Sans la raison, la foi ne tiendra pas ; elle s'appauvrira et deviendra encore plus affective, sentimentale et fragile. L'effusion mystique ne peut pas guider nos vies sans l'intelligence de la foi. Ainsi, le christianisme a fait le choix de la raison car il y a alliance de la foi chrétienne avec la vérité, et non avec la simple opinion ou le sentiment. Comme l'exprimait Alessio Antonielli, un jeune Italien : « Il est urgent de traduire le message (de l'Évangile) par le témoignage de vie, avec un raisonnement rationnel qui puisse arriver aux gens de manière simple et rapide d'une part, et d'une manière profonde et compréhensible de l'autre. »[1]

L'intelligence de la foi est une intelligence éclairée par la foi. La foi a besoin de comprendre pour devenir encore plus elle-même. Le mystère est intelligent. S'il faut croire pour comprendre, il faut aussi réfléchir pour mieux croire. Sans la raison, la foi ne risque-t-elle pas de perdre l'interlocuteur indispensable à son affirmation ? Comme chrétiens nous ne devons donc pas abandonner l'intelligence. L'Esprit nous donne la capacité de  réfléchir, d'écouter et de dialoguer, quelles que soient nos divergences idéologiques ou religieuses. Les vérités de sagesse contenues dans la Bible, la Vérité qu'est le Christ et l'Esprit de vérité nous donnent la force de ne pas désespérer des capacités de la raison.

Quand Jésus pose la question « Si je dis la vérité, pourquoi ne me croyez-vous pas ? » (Jn 8,46), il exprime non pas un doute sur la vérité, mais une crainte que notre intelligence ne s'érode au point de ne plus Le recevoir. Il n'en continuera pas moins pour autant à faire la vérité dans la charité. « A une époque de supercherie universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire » selon les mots de l'écrivain George Orwell.[2] Lançons donc en tous lieux ce pari de l'intelligence, le pari de ce que saint Thomas d'Aquin nomme « la raison droite », celle sans laquelle notre monde cherchera en vain à organiser un bien vivre ensemble".

[1]http://www.vatican.va/roman_curia/pontifical_councils/cultr/documents/rc_pc_cultr_doc_20130131_plenary-assembly_it.html

[2] George Orwell, 184 ; http://www.babelio.com/livres/Orwell-1984/2961

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6 commentaires

  1. La raison droite, avec tout ce qui l’accompagne, c’est justement cela que le pouvoir essaie de détruire pour mieux imposer son idéologie à un peuple qui ne serait plus constitué que d’individus tous semblables et sans lien entre eux.

  2. deux aspects différents de la déraison sont cités dans ce texte :
    – “Au diable les arguments… vive le sentiment !” : la pensée est délaissée au profit de l’émotion etc.
    – “le respect des mots”.
    le texte insiste beaucoup sur le premier aspect, ne mentionne le second qu’en passant. or la perversité du système totalitaire réside beaucoup dans le second, quand le sens des mots est faussé.

  3. Ce texte de Monseigneur Giraud est effectivement très beau et oh combien utile dans une époque de grande confusion.
    Sans foi, nous sommes privés d’espérance, mais sans la raison, nous sommes sans cette intelligence indispensable pour faire connaitre à nos frères la Bonne Nouvelle.
    Foi et raison doivent donc marcher de concert et ne jamais n’opposer, même si nous constatons que la foi précède toujours la raison.
    Mais nous manquerions de charité si nous nous moquions de la raison quand nous voyons bien que la première vole sur les ailes de l’Esprit Saint, alors que la seconde adopte plutôt un train de sénateur.
    Qu’importe, Notre Seigneur l’a voulu ainsi.
    Cela nous apprend nécessairement à méditer sur ce que la Foi nous donne à voir.
    Cela nous met également dans d’excellentes conditions pour comprendre ce que nos frères ont quelque mal à voir.
    Il s’ensuit que nous devons ainsi toujours rester dans la Paix et l’amour du prochain , qui ne viennent que de Dieu, sans lesquels il est illusoire de prétendre apporter un peu de lumière dans notre monde si troublé.
    La société de l’émotion, celle que le monde façonne, est bien l’opposée de ce que Dieu veut. Mais nous ne pouvons convaincre qu’au moyen de l’antidote de la Paix, de l’amour de Dieu et du prochain et de la “droite raison”.
    Cela exige une grande charité.
    Notre responsabilité de chrétiens est donc très grande, car jamais nous ne devons oublier que Notre Maitre est l’exemple que devons suivre , Lui qui a toujours été doux et humble ainsi qu’Il nous le rappelle, en maintes occasions.
    Notre témoignage sera convaincant à la seule condition que nous Lui ressemblerons sur ce point en particulier.

  4. Merci d’avoir porté ce magnifique texte à notre connaissance!

  5. “..pour que surgissent les vraies réponses aux crises de société que nous connaissons. ” Il n’y a qu’une seule vraie réponse : le Christ-Roi, relire Quas Primas.

  6. Bravo et merci pour ce texte qui souligne le lien insécable entre les concepts suivants : vérité, amour, raison, foi. Ils prennent leur source en Dieu. ” en arche en o logos” dit saint Jean. Et Logos signifie aussi raison, comme l’a rappelé Joseph RATZINGER. Le Christ est vraiment Roi et son règne de Vérité s’étend sur les personnes et sur les nations. Croyantes ou non ! L’ex franc-maçon Jérôme CAHUZAC ne rend -il pas hommage au Christ en regrettant de n’avoir pas dit la vérité ? N’est- il pas déjà pardonné ?

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