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Culture : cinéma

L’œuvre sans auteur

L’œuvre sans auteur

De Bruno de Seguins Pazzis :

Dresde en 1937, le tout jeune Kurt Barnert visite, grâce à sa tante Elisabeth, l’exposition sur « l’art dégénéré » organisée par le régime nazi. Il découvre alors sa vocation de peintre. Dix ans plus tard en RDA, étudiant aux Beaux-arts, Kurt peine à s’adapter aux diktats du « réalisme socialiste ». Tandis qu’il cherche sa voix et tente d’affirmer son style, il tombe amoureux d’Ellie. Ils se marient. Mais Kurt ignore que le père de sa femme, le professeur Carl Seeband, médecin gynécologue influent, est lié à lui par un terrible passé. Épris d’amour et de liberté, pour échapper à une société étouffante, ils décident de passer à l’Ouest… Mais Kurt reste hanté par les souvenirs de sa jeunesse et de sa tante Elisabeth qui a été arrachée à sa famille par les nazis. Il commence à créer de l’art sur son propre destin et sur les traumas d’une entière génération. Lorsqu’il découvre l’art comme une vraie force authentique, il apprend également la vérité sur son beau-père et ce lien pénible entre lui  et un événement tragique de son enfance… Avec : Tom Schilling (Kurt Barnert), Sebastian Koch (le professeur Carl Seeband), Paula Beer (Ellie Seeband), Saskia Rosendahl (Elisabeth May), Oliver Masucci (le professeur Antonius van Verten), Cai Cohrs (Kurt Barnert à six ans), Ina Weisse (Martha Seeband), Evgeniy Sidikhin (le Major du NKVD Murawjow), Mark Zak (l’interprète de Murawjow), Ulrike C. Tscharre (madame Hellthaler), Bastian Trost (le docteur Franz Michaelis), Hans-Uwe Bauer (le professeur Horst Grimma), Hanno Koffler (Günther Preusser), (inspiré de Günther Uecker),Cai Cohrs (Kurt Barnert, à six ans), David Schütter (Adrian Schimmel / Finck), Franz Pätzold (Max Seifert). Scénario : Florian Henckel von Donnersmarck. Directeur de la photographie : Caleb Deschanel. Musique : Max Richter.

Récompenses : Meilleur film Arca CinemaGiovani et Leoncino d’Oro Agiscuola à la Mostra de Venise (2018).

Mais que cherchent-elles nos âmes ?…

Après avoir débuté en 2006 sa filmographie par un chef d’œuvre, La vie des autres, chef d’œuvre justement et plusieurs fois récompensés, et l’avoir poursuivi pour les studios américains par un film de commande The Tourist (2010) dont la mise en scène élégante et la présence de poids lourds comme Johnny Depp et Angelina Jolie ne pouvaient pas dissimuler la platitude du sujet, Le réalisateur Florian Henckel von Donnersmarck nous revient, après une longue éclipse de neuf années, avec un film fleuve et dense. Formaté pour un public large en dépit d’une longueur (188 minutes) obligeant le visionnage de l’œuvre en deux séances, le film aborde de nombreuses thématiques : la création artistique, les totalitarismes nazie et communiste, la politique et le pouvoir, l’avortement, l’euthanasie, l’eugénisme  et la haine et l’amour, ces deux derniers ingrédients  étant incontournables pour réussir un grand film fleuve, une peinture assez monumentale sur une toile de fond qui s’étale sur une longue période de 1937 au tout début des années 1960, couvrant les dramatiques et lourds soubresauts contemporains de l’Allemagne nazie, de la période communiste et de l’immédiat après-guerre.

Une fiction qui s’appuie sur le réel…

Pour ce faire, le cinéaste (petit-fils du Donnersmarck qui fit partie avec le colonel Claus von Stauffenberg des conjurés héroïques qui menèrent l’attentat raté contre Adolphe Hitler du 20 juillet 1944, L’Opération Walkyrie) s’inspire de plusieurs personnages qui vécurent une  partie des faits présentés : Joseph Beuys (1921-1986), artiste devenu la figure emblématique du mouvement artistique Bewegung qui fût professeur de sculpture et directeur à la Kunstakademie de Düsseldorf (Antonius van Verten dans le film),  Günther Uecker, spécialiste des compositions à base de clous qui fût un élève du précédent et professe encore aujourd’hui (Günther Preusser dans le film), mais surtout le peintre Gerhard Richter (Kurt Barnert, personnage central du film). Considéré comme une des figures majeures de la peinture contemporaine, Gerhard Richter, est né en 1932. Cet artiste toujours vivant a connu un destin exceptionnel durant la dictature nazie et le régime d’Allemagne de l’Est qu’il fuit en 1961 avant de débuter sa carrière de peintre à Düsseldorf. Le scénario suit ce fil de la vie de Gerhard Richter depuis l’arrivée du nazisme, avec sa visite de l’exposition « L’Art dégénéré » à Dresde, la mort de sa tante Elisabeth May, éliminée par les nazis pour schizophrénie, le suicide de son père, sa rencontre toujours à Dresde, mais à présent sous le régime communiste,de l’Est, d’Ellie (Elisabeth Seeband), sa future épouse, ses débuts à l’académie des beaux-arts de Dresde dans la peinture de propagande, son passage à l’Est et enfin son entrée à l’académie de Düsseldorf, dirigée par Joseph Beuys, où il finira par trouver sa voie artistique.

Un apport fictionnel qui aide à faire émerger toute la réalité…

A ce récit biographique, le cinéaste superpose, ou plus exactement entremêle l’histoire du professeur Carl Seeband, gynécologue nazi qui est à l’origine de l’euthanasie d’Elisabeth, la tante de Kurt, puis collaborateur du régime allemand de l’Est et dont la fille Elie deviendra l’épouse de Kurt… Il n’est pas utile d’aller plus loin dans le dévoilement du récit qui possède de nombreux autres rebondissements pour justifier qu’il s’agit bien d’une fresque romanesque. Le film est divisé en deux parties en raison de sa longueur mais surtout très opportunément parce que le récit se compose de deux parties bien distinctes. Dans la première partie sont développés le contexte dans lequel se déroule l’enfance de Kurt puis sa jeunesse et sa rencontre avec celle qui deviendra son épouse Kurt, l’origine du drame… Dans la seconde partie c’est le parcours de l’artiste qui cherche sa voie à l’Est puis à L’Ouest, qui va la découvrir en même temps que le passé dramatique qui le lie à son beau-père Carl Seeband, les conséquences du drame… A partir d’un scénario très riche et remarquablement structuré, Florian Henckel von Donnersmarck tient en haleine le spectateur, le secouant avec tous les thèmes cruciaux qu’il aborde, le plongeant successivement dans l’horreur nazie puis dans celle du communisme, renvoyant dos à dos ces deux idéologies totalitaires, le poussant ensuite à réfléchir sur le vent de liberté qui souffla en occident dans l’après-guerre, renvoyant également dos à dos l’art figuratif et l’art abstrait, le classicisme et l’art contemporain, l’amour et la haine, le pouvoir et la soumission, les victimes et leurs bourreaux…

Une mise en scène subtile et sans effets inutiles…

Le cinéaste habille ce scénario d’une mise en scène à la fois sobre et élégante, d’une grande subtilité esthétique, la ponctuant de cadrages et d’angles de prises de vue très mesurés et de quelques allégories cinématographiques. Exemple : le thème du nu du début du film repris à la fin du film avec la peinture de l’épouse de Kurt nue. Il faut également mentionner comment le bombardement de Dresde,  traité de manière sobre  et rapide en entremêlant trois actions dramatiques qui se déroulent dans des lieux différents pour créer une  allégorie de toutes les souffrances générées par l’horreur nazie, aboutit à une fulgurance cinématographique  d’une grande beauté visuelle et émotionnelle. Tout comme la séquence qui illustre les chambres à gaz. Seules quelques petites longueurs, qui n’ont rien à voir avec la durée tout à fait justifiée du métrage, et quelques propos un peu appuyés, viennent légèrement peser sur cette belle syntaxe cinématographique. La photographie de l’américain Caleb Deschanel (La Passion du Christ de Mel Gibson en 2004), la partition musicale du post-minimaliste Max Richter (La Religieuse de Guillaume Nicloux en 2013) et Le trio des rôles-titres composé de Tom Schilling (Kurt Barnert), Paula Beer (Ellie) et Sébastian Koch (Carl Seeband) apportent leurs pierres à la réussite de ce récit palpitant. Tom Schilling est peu connu du public français qui a pu le voir dans La Bande à Baader d’Uli Edel en 2008. Il donne une consistance très fine au personnage de Kurt. La jolie et très charmante Paula Beer, remarquée dans le très détestable Franz de François Ozon en 2016, a une présence impressionnante. Quant à Sébastian Koch, que le public hexagonal avait déjà pu apprécier dans La Vie des autres, il est tout simplement criant de vérité et de sobriété, aussi bon nazi que serviteur de la RDA puis notable de l’Ouest. A côté de ce trio très efficace, il serait injuste d’oublier de mentionner Saskia Rosendahl, jeune comédienne allemande de 26 ans qui n’en est qu’à son cinquième rôle et qui se révèle  très talentueuse dans le rôle plutôt court, mais ô combien tragique, d’Elisabeth, la tante de Kurt.

Le courage du non conformisme…

Plutôt éreinté par une grande partie de la critique, en générale celle qui est considérée comme la plus spécialisée (exemples : Frédéric Foubert  dans Positif « (…) Pendant plus de trois heures, le film raconte, sans ellipse, sans suggestion, pour ne rien dire (…) ». ou Ariel Schweitzer  dans Les cahiers du cinéma « (…) On peut seulement rêver de ce qu’aurait pu faire avec les mêmes matériaux historiques et mélodramatiques un cinéaste comme Fassbinder… (…) »),  le film, présenté à la Mostra de Venise en septembre 2018 ne sort en France qu’en 2019 et surtout à la mi-juillet, ce qui montre le peu d’enthousiasme des distributeurs qu’on peut soupçonner d’avoir été « gênés » par le ton non conformiste du film qui a l’audace de mettre sur le même pied d’égalité le nazisme et le communisme…  Ceci les a sans doute empêchés de voir que conçu, construit et réalisé avec la rigueur qui convient à une grande œuvre, tout dans cette Œuvre sans auteur est fait pour emporter le spectateur et l’élever. Comme le cinéaste le confie dans un entretien accordé à Marie-Noëlle Tranchant dans Le Figaro du 17 juillet 2019, et on touche ici au cœur du film : « (…) Le devoir de l’artiste est de découvrir par ses sens quelque chose que l’intellect ne peut saisir. L’intuition et la sensibilité sont des outils de connaissances qui nous conduisent au cœur de l’existence et donnent l’accès aux choses spirituelles (…) ». Indiscutablement, L’œuvre sans auteur, renoue avec une grande tradition du cinéma qui raconte avec intelligence, cœur et talent des grandes et belles histoires, « les vies des autres », les nôtres, nos mélodrames, dont le spectateur sort grandi, enrichi, nourri de beau, de bien et de vrai.  Toutes les marques d’un grand film.

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