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L'Eglise : Foi

L’exposition par les pasteurs d’une doctrine faible, qui engendre chez les fidèles une foi faible

L’exposition par les pasteurs d’une doctrine faible, qui engendre chez les fidèles une foi faible

De l’abbé Barthe sur Res Novae :

On peut dire qu’une rupture de fait d’avec l’Église romaine, sa foi et sa discipline fondamentale est consommée chez un certain nombre d’évêques, de prêtres, de fidèles allemands. Bien d’autres ruptures existent d’ailleurs, mais force est de constater qu’aucune n’est déclarée : les déviants, même sur des points de morale ou de doctrine essentiels, restent paisiblement au milieu du troupeau. Si ceux qui, d’une manière ou d’une autre, remettent en cause le Concile sont facilement qualifiés de schismatiques, et parfois traités en conséquence, les hétérodoxes les plus manifestes ne sont que très rarement, et avec combien de ménagements, sommés d’opter clairement entre l’acceptation ou le refus de la foi catholique, et ne sont par conséquent, dans la seconde hypothèse, jamais retranchés officiellement du Corps, pour le plus grand dommage des membres encore sains, et même pour le leur puisqu’ils ne sont pas invités à la repentance.

Vers un schisme allemand ? Non, vers une transaction

Les hérésies ou mépris de la discipline de l’Église qui se sont manifestés au cours du Chemin synodal, le Synodale Wegallemand sont considérables. Le 4 février dernier, un ensemble de résolutions ont été votées à 85% ou 86 % des voix selon les cas, dont les deux tiers des évêques. Elles ne préconisaient rien moins que l’ordination sacerdotale des femmes, l’ordination d’hommes mariés, l’autorisation aux prêtres en exercice de se marier, la révision de la morale sexuelle (notamment de la doctrine de l’Église sur la contraception et l’homosexualité, avec bénédiction possible des couples homosexuels), le partage du gouvernement de l’Église avec les laïcs.

Des voix se sont élevées, comme celle du cardinal Müller, et même du cardinal Kasper, sans parler des soixante-quatorze évêques, dont quatre cardinaux, qui ont adressé une lettre d’admonestation à leurs confrères allemands[1]. Mais aucune rétractation n’est intervenue de leur part. Qui désormais va dire à ces hommes d’Église, surtout aux pasteurs, qu’ils ont fait naufrage dans la foi ? Rome ? C’est, pour l’heure inimaginable. Les évêques allemands en désaccord avec leurs confrères ? C’est très improbable.

En réalité, cette crise, comme bien d’autres, sera réglée sur un mode de transaction, comme le sont les conflits idéologiques dans les démocraties. La contestation de la morale ne pose pas de problème particulier à l’appareil ecclésiastique : l’adultère public ou la vie « matrimoniale » homosexuelle n’empêchant aujourd’hui personne de recevoir la communion eucharistique, le discours officiel faisant en sorte de s’ajuster à la pratique sur le mode de la miséricorde et de l’accompagnement dans la ligne d’Amoris lætitia.

En revanche, l’ordination des femmes et des hommes mariés protestantiserait l’Église en laïcisant et donc en provoquant inévitablement un évanouissement et du pouvoir romain et des pouvoirs épiscopaux. Car l’institution ecclésiastique, qui semble n’être plus qu’un cadre administratif, très contraignant idéologiquement, est en réalité très fragile. Dans son entretien du 19 mai 2022, avec les directeurs des revues culturelles jésuites européennes, François a été très clair : « Au président de la Conférence épiscopale allemande, Mgr Bätzing, j’ai dit : “Il y a une très bonne Église évangélique en Allemagne. Nous n’avons pas besoin d’une deuxième !” »

Et pourtant, recevant à nouveau, le 24 juin, Mgr Georg Bätzing, François, l’a encouragé à « poursuivre sur le Chemin synodal » et à émettre « des recommandations pour un changement dans la façon dont l’Église agit ». Pas de prêtresses mais, dans la ligne du motu proprio Spiritus Domini, du 11 janvier 2021, des ministères laïcs d’acolyte et de lecteur seront conférés à des femmes, et sans doute bientôt un ministère de diacre femme, et pourquoi pas de présidente d’assemblées auxquelles participeraient aussi des prêtres institués pour consacrer, avec à coup sûr la possibilité donnée aux femmes d’assurer la prédication liturgique.

Et dans ce clair-obscur transactionnel, le Symposium sur le sacerdoce, organisé par le cardinal Ouellet, et qui s’était tenu au Vatican du 17 au 19 février 2022, a joué le rôle de soupape pour les milieux modérés, en faisant entendre des discours bien plus classiques, avec cependant des « ouvertures » de principe sur le sacerdoce baptismal et le rôle des femmes dans l’Église.

Les hérésies ordinaires

Beaucoup ont été surpris par l’intervention critique contre le Chemin synodal allemand du cardinal Kasper, réputé fort progressiste. En fait, si, comme le cardinal Schönborn, ou d’autres hauts prélats bergogliens, il a participé à ouvrir la brèche dans la morale qu’avaient défendue Paul VI, Jean-Paul II et Benoît XVI, il ne veut pas d’une sécularisation ultime de l’institution. Dans un long entretien publié le 9 juin 2021 dans le bulletin du diocèse de Passau, le cardinal Kasper critique les excès plus « sociologiques » qu’« évangéliques » du Chemin synodal, et émet ce jugement sur l’œcuménisme que revendique le Chemin : « Beaucoup ne savent même plus ce qui est catholique et ce qui est protestant. Ils n’ont pas surmonté les différences, ils ne les connaissent même plus. Ainsi, nous évoluons dans un rêve brumeux diffus et un œcuménisme apparent. »

L’ancien Président du Conseil pour l’Unité des Chrétiens parle d’or, non seulement à propos de la conscience de l’identité catholique, mais aussi en général de la réception du Credo. On peut évoquer le cas de la foi – de l’absence de foi – au péché originel[2], d’autant plus symptomatique que la négation du péché originel est, au dire, entre autres, de Donoso Cortès, la marque de la civilisation des passions née de la Révolution.

Il est patent que la très grande majorité de la théologie contemporaine nie le caractère historique du péché originel, et se refuse à dire qu’a été commis par le père de l’humanité un péché de désobéissance, qui lui a fait perdre la grâce de Dieu et les dons qui l’accompagnaient, de sorte qu’il a transmis une nature humaine blessée à toute sa descendance.

Ce péché, qui aurait été « inventé » par saint Augustin, est nié frontalement par certains, le P. Gustave Martelet étant un bon représentant de cette négation : l’acte qui est décrit au chapitre troisième de la Genèse n’est pas le premier péché, au sens chronologique, mais « le péché actuel paraboliquement jeté au début de l’histoire »[3], l’effet cumulatif des péchés individuels des hommes constituant un héritage, un « monde », dans lequel on entre par la génération humaine. Le péché originel n’est ainsi nommé que « parce qu’il est antérieur à la liberté de chaque individu qui s’en trouve objectivement marqué, du fait qu’il entre dans un monde historiquement pécheur ».

Ou bien la négation est plus embarrassée, comme celle de Mgr André Léonard, ancien archevêque de Malines-Bruxelles : « Ce récit [celui du péché d’Adam dans la Genèse] est évidemment symbolique, non pas parce qu’il raconterait une illusion, mais parce que la réalité qu’il évoque et qui n’appartient pas au monde historique présent – puisqu’elle est justement à son origine – est exprimée dans les termes et selon les schèmes de notre expérience actuelle et donc de manière forcément inadéquate »[4]. Autrement dit, le péché originel serait hors de l’histoire et la précèderait. C’est ce qu’explique David Sendrez, qui enseigne à la Faculté Notre-Dame et à l’Institut supérieur des Sciences religieuses du Collège des Bernardins, qui propose ce qu’il appelle joliment une « lecture faible »de Genèse 3 et de Romains 5 (« par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, et qu’ainsi la mort s’est étendue sur tous les hommes… ») : « Le péché originel originant est le premier péché, où premier s’entend de manière méta-historique. […] La donnée dogmatique affirmant que le péché d’Adam a changé celui-ci et ses descendants en un état pire, en leur corps et en leur âme, n’a pas besoin, pour être honorée, que l’on suppose deux états du monde historiquement et successivement réalisés, celui d’avant le péché et celui d’après »[5]. Ainsi, enseigne-t-on au Collège des Bernardins, le péché originel ouvre la série des péchés dans l’histoire, mais n’est pas lui-même situé dans l’histoire : il n’y a pas eu d’état d’avant la faute, sinon dans « le projet créateur ». Comprenne qui pourra. En tout cas, cela rejette le raté du péché dans l’action créatrice qui ne correspondrait pas au projet divin…

Et c’est aussi de la doctrine des fins dernières (elle a pratiquement disparu de la prédication) que la théologie actuelle prend ses distances, avec celle de la résurrection corporelle du Christ, de la virginité perpétuelle de Marie, etc.

* * *

Or, de nos jours, aucune interprétation novatrice divergente de l’interprétation traditionnelle ne fait encourir de risque d’exclusion. Sans dénonciation de ces interprétations déviantes du Credo, c’est l’objectivité de l’annonce du message qui se dissout dans la subjectivité de l’interprétation. Rien n’est plus clairement catholique, puisque tout est diffusément catholique. Comment pourrait-il en être autrement, lorsque des documents officiels comme le chapitre VIII de l’exhortation Amoris lætitia, ou des textes conciliaires comme Unitatis redintegratio sur l’œcuménisme,ont en eux-mêmes ce caractère brumeux et diffus qu’épingle le cardinal Kasper. Avant d’être dans sa réception par les catholiques, la brume est dans le message qui leur est délivré (« L’Église du Christ subsiste dans l’Église catholique », Lumen Gentium, n. 8). Ou, pour parler comme David Sendrez, dans la « lecture faible » du dogme, c’est-à-dire en réalité dans l’exposition par les pasteurs d’une doctrine faible, qui engendre chez les fidèles une foi faible. De cette faiblesse systémique, la Conférence des Évêques de France, entre autres, aura un jour à faire repentance

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