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France : Politique en France

L’État craint que les citoyens doutent qu’il soit vraiment Providence

L’État craint que les citoyens doutent qu’il soit vraiment Providence

Sous le titre Un rhume tuera la démocratie, Jean de Saint-Jouin publie une tribune sur le site de L’Homme nouveau, dans laquelle il analyse les réactions de l’Etat face au Covid, crise qui a eu l’avantage de révéler des enjeux centraux et très profonds dans nos systèmes politico-administratifs. Bien que ce ne soit pas la grippe espagnole, cette pandémie a provoqué la paralysie des sociétés occidentales. Et l’auteur se penche sur le concept d’Etat-Providence :

Il convient de réfléchir un peu sur ce mot de “Providence” pour trouver la clé de l’énigme. Si ce mot peut avoir une acception proche du rôle de “bon père de famille”, c’est à dire celui qui pourvoit pour ceux qu’il aime, est-ce en ce sens qu’est employé le terme provident dans État Providence? Car, on ne dit pas État provident, ni État pourvoyeur. On dit bien Providence. Or, dans les dictionnaires de langue, le premier sens du mot Providence réfère directement au gouvernement du monde par Dieu. Le petit Robert le définit ainsi :

RELIGION Sage gouvernement de Dieu sur la création ; (AVEC MAJUSCULE) Dieu gouvernant la création. Les décrets de la Providence. 

Être la providence de qqn, veiller à son bonheur. FAMILIER L’État providence. 

Mais quel est le lien entre l’État et la religion? Ne sommes-nous pas, justement, dans une société laïque où la religion n’a plus aucune place dans l’espace public? […]

On dit parfois, à raison, que chaque culture est indissociable de sa religion. Et pour cause. Une religion permet d’apporter un référentiel commun à un groupe social pour interpréter les problèmes fondamentaux de l’existence humaine qui ont une importance dans l’administration de la cité. Cette union, trône-autel, au sens large, se réalise dans un pacte, plus ou moins explicite, entre l’élite dirigeante et les représentants religieux pour défendre un référentiel commun à la base de la société. Cette union est si profonde que la compréhension des problèmes ne peut être la même tant la donne religieuse conditionne la compréhension du réel4. Cette union profonde entre culture et culte, entre vie politique et dogme ne saurait être négligée. Une religion qui décline est le signe certain d’une civilisation qui se meurt. Cependant, avant de rendre l’âme, elle livrera souvent un combat à mort, contre les forces qui semblent vouloir forcer le changement paradigmatique. Que l’on pense aux prophètes de Baal devant Israël, aux druides face aux Romains, ou à Dioclétien face à la religion du Nazaréen.

La transformation du fait religieux 

Faisons un bond dans le temps. Il faut bien avouer que notre époque a des caractéristiques des plus étonnantes. Une de celles-ci est la disparition du fait religieux de la vie publique, et de la vie privée de beaucoup de nos contemporains. Il faut évidemment nuancer le propos puisque la proportion d’athés est en réalité très basse, que les sectes pullulent et que les grandes religions existent toujours malgré tout.

Une nuance supplémentaire à apporter à cette disparition du fait religieux consiste aussi à s’avouer qu’il y a une partie du phénomène qui n’a pas disparu mais qui a plutôt muté. En effet, le changement capital de notre époque, c’est la mue de l’État dans le rôle de Providence. On dit que l’Église a eu le génie de se glisser sous les structures de l’Empire romain en décadence et moribond mais dont l’organisation était redoutablement efficace. Il se produit ici un phénomène un peu similaire. L’État s’est glissé dans la robe traditionnelle de l’Église, un peu comme un Bernard l’Ermite. L’Église ayant quitté la coquille depuis un certain temps, l’État est venu y nicher.

En effet, le citoyen lambda, devant les questions de la vie de tous les jours : son pouvoir d’achat, la prospérité économique, les changements climatiques, ne se tourne plus vers Dieu (ou les dieux) mais vers l’État. Au fond, les questions restent les mêmes. Bonheur sur terre, protection du mal, et conjuration de la mort. Toujours cette même attente d’intervention providentielle mais cette fois-ci vers une nouvelle divinité, le dieu-État, l’État Providence. Le réflexe religieux n’a pas tellement disparu finalement.

Et comment l’État réagit-il pour faire vivre ce dogme au cœur des fidèles… En ce qui concerne la mort, il faut bien avouer qu’il avoue sa double impuissance. Comme les religions anciennes, il ne peut pas la prévenir. Bien pire, au contraire de celles-ci, il ne peut même pas promettre un avenir meilleur une fois passée l’arme à gauche. C’est donc une faiblesse majeure dans l’armure qui demande une double réaction. D’une part, une tentative d’occulter la mort. D’autre part, et c’est plus récent, une volonté de vouloir la contrôler. À défaut de pouvoir l’éviter, pourquoi ne pas la commander version “Amazon”. Je l’achète, je choisis quand elle arrive. L’État offre, en quelque sorte, une forme symbolique de victoire sur la mort par l’euthanasie.

En ce qui concerne la souffrance, là, l’État sent qu’il peut agir. C’est d’ailleurs au cœur même du contrat de type religieux avec les citoyens. Cela dépasse une simple considération touchant le bien commun, mais bien une promesse contractuelle. L’État va s’occuper de votre santé, gratuitement. Du moins, en échange pour vos taxes et impôts. Ce sera un système universel qui vous enlèvera la douleur de voir votre voisin souffrir. Nul besoin de vous sentir coupable, l’État s’en occupe aussi. Il s’agit d’une religion monothéiste, qui ne s’accommode d’aucun autre dieu. Aussi, un véritable système privé parallèle, serait risqué, condamnable et ébranlerait la confiance universelle en l’État Providence.

Vous voyez que cet angle, religieux, explique en bonne partie certaines caractéristiques des plus intéressantes. Le médecin atteint un statut druidique, les hauts-dirigeants du système de santé publique sont tous des papabili. Le ministre de la santé porte une triple couronne. La “science” a remplacé la grâce, la santé mentale a été substituée à l’état de grâce. Il y a une classe d’illuminés et un groupe d’hérétiques. Avec la pandémie, on a réussi à imposer un langage obscur et sacré (gestes barrières, cas contacts) ainsi que des gestes cultuels (masques, lavage de mains rituel, injection du sérum de vérité à doses multiples et surtout, apprentissage du petit catéchisme du COVID).

Cette omniprésence de l’État en santé influence profondément la culture. Aujourd’hui, les gens croient tout à fait normal que l’État s’occupe des soins de santé. Comme si cet aspect s’était naturellement ajouté aux fonctions régaliennes qui ne peuvent pas être déléguées. C’est devenu un nouvel endox. La santé c’est le devoir de l’État. Qui remettrait en cause ce dogme, se ferait servir la réduction ad hitlerium habituelle.

Réaction immunitaire 

N’empêche que l’État a eu une frousse monumentale. Car il y a une seule chose que l’État craint, ce n’est pas que le ciel lui tombe sur la tête, mais bien que les citoyens doutent qu’il soit vraiment Providence. S’il advenait, en effet, que, dans un mouvement de conscience soudaine, les foules réalisaient que l’État ne peut pas tous nous soigner… S’il n’y avait plus suffisamment de lits, plus de respirateurs, plus suffisamment d’infirmières. Ce ne serait pas simplement un enjeu administratif ponctuel. Ce serait plutôt le cœur même du contrat socio-religieux qui s’effondrerait. La question est fondamentale. Si l’individu ne peut plus compter sur le système public, c’est que la religion contemporaine a failli et qu’il faut potentiellement la remplacer. Et l’impact pourrait être fatal pour le système d’État Providence. Évidemment, le système ne peut pas le permettre.

J’insiste. Je parle bien du système en tant que tel. Les dirigeants ne prennent pas nécessairement, distinctement ou explicitement conscience de ce phénomène. Cela peut paraître surprenant, voire difficile à croire, mais l’administration publique, bras armé du régime démocratique, est animée par une sorte de principe de survie6. Cette administration a des réflexes de survie et un puissant système immunitaire qui reconnaît les menaces et cherche tout naturellement à les éliminer. Or, un système immunitaire n’hésite pas à réagir de manière exagérée pour chercher à juguler la menace.

Les réactions irrationnelles des États occidentaux depuis plus de deux ans maintenant s’expliquent donc, en partie (et probablement en bonne partie) par une sorte de réaction inflammatoire, une réponse immunitaire exagérée, qui produit un ensemble de comportements plus ou moins rationnels (voir carrément délirants). Ces réponses immunitaires cherchent à démontrer, d’une part, une certaine puissance et, d’autre part, à assurer que les services à la population continuent (le problème n’étant pas tant au niveau du COVID mais au niveau d’autres services bloqués par les lits occupés par le surplus de patients provenant du COVID. C’est là qu’il faut chercher, au moins en partie, les confinements, les ordres et contre-ordres. […]

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