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Pays : Arménie

Leçons de vie à l’Ecole des Arts de Gyumri

Leçons de vie à l’Ecole des Arts de Gyumri

De notre envoyé spécial Antoine Bordier

A l’écouter et à la regarder, à la suivre dans sa présentation de l’Ecole des Arts de Gyumri, à monter et à descendre les escaliers de ce bâtiment de 2 étages avec un sous-sol transformé entièrement en salle de spectacle, c’est certain : elle est faite pour ça. Elle, c’est Karine Nersisyan, la directrice, en Arménie, de la Fondation Boghossian et de l’Ecole des Arts, qui appartient à la fondation. Eclairage sur un univers où les enfants excellent avec leur directrice francophone. Et, où des orphelins reprennent vie.

Nous sommes le 23 septembre 2021, il est 18h00. Le soleil de l’après-midi est radieux. Il vient baigner de ses quelques rayons les fenêtres du premier étage, où se trouve son bureau. Entre 16h00 et 17h45, pendant près de deux heures, la plupart de ses élèves, 276 au total, ont réalisé un spectacle devant leurs parents, leurs professeurs, l’ensemble des collaborateurs et la directrice. Pour y assister, il faut descendre tout en bas. Le spectacle commence. Par petits groupes ou seuls, en fonction de leur discipline artistique, les élèves chantent, dansent et jouent d’un instrument de musique. La salle est pleine à craquer. Elle a beau dire que « ce ne sont pas des professionnels », à l’applaudimètre, la qualité est bien là. Cela se voit sur le visage de chacun, à commencer par les élèves eux-mêmes.

« Cette représentation est exceptionnelle, explique Karine Nersisyan, car les élèves viennent de reprendre les cours, après l’interruption des vacances d’été. Ils n’ont rien perdu de ce qu’ils ont appris. »

Les enfants, qui viennent ici après l’école, le collège ou le lycée public, ont tous entre 3 et 17 ans.

L’école est située dans le quartier nord-ouest de Gyumri, qui s’appelle Ani. Karine se souvient du temps où il n’y avait que des champs de blé à perte de vue. Enfant du pays, elle est née près du centre-ville. Elle se souvient du 7 décembre 1988, qui a marqué à jamais sa vie.

« A l’époque, je travaillais dans une autre école, et, je remplaçais un professeur. Les enfants avaient entre 3 et 5 ans. Il était 11h30, et, je devais leur lire une belle histoire. Je me suis installée au milieu de la classe. A un moment un petit garçon a levé sa petite main en disant : ‶ Est-ce que je peux dire une chose ? ″ Je lui ai répondu oui. Et, il m’a dit : ‶ Je vous aime mademoiselle ″. Et, je lui ai répondu : ‶ Moi, aussi, je t’aime beaucoup. ″ Tous les autres enfants ont voulu me le dire. Et, ils se sont tous rapprochés de moi en m’entourant. Au même moment, les cloisons de la classe sont tombées. Et, il y a eu un bruit assourdissant. Je pensais que c’était la guerre, mais il s’agissait du tremblement de terre. Il était 11h39. Cette déclaration d’amour des tout-petits nous a tous sauvés. »

La Fondation Boghossian sur le terrain

Le séisme a réveillé le cœur des Arméniens du monde entier. Il a fait près de 30 000 morts, plus de 15 000 blessés, et, des centaines de milliers de sans-abris. Il a réveillé toute la communauté mondiale, qui se rend au chevet de l’Arménie. Les Boghossian sont touchés en plein cœur. Jean Boghossian, l’aîné, raconte :

« Avec Albert, mon frère, nous nous sommes rendus sur place. Et, nous avons lancé la Fondation Boghossian, dans la foulée, au début des années 90. Depuis, nous avons soutenu de nombreux projets sociaux, éducatifs et artistiques, qui contribuent à la protection de l’enfance, la formation des jeunes, et, leur développement dans la perspective d’un meilleur avenir. Nous avons financé un centre éducatif à Gyumri, en 1995. Et, nous avons, enfin, ouvert cette école des arts. Nous y croyons beaucoup. »

Jean et Albert sont originaires d’Alep. Ils ont ensuite vécu au Liban, puis, lors de la guerre civile, Jean part s’installer en Belgique. Albert partira, quelques années plus tard, s’installer en Suisse. Dès leur plus jeune âge, ils ont travaillé et appris le métier de leur père, Robert. Comme lui, ils deviennent diamantaires et bijoutiers. Comme lui, ils ont les valeurs de la bienfaisance dans la peau.

En 2002, avec l’aide de Hayastan all Armenian Fund, la fondation reconstruit et équipe l’unique école des arts du quartier. Puis, ils la confient à la ville. Les habitudes de gestion à la soviétique, font que la fondation se trouve dans l’obligation de la racheter en 2006, et, de la gérer directement. Depuis, le nombre de professeurs, qui était devenu pléthorique, a été divisé par 5, et, l’école fonctionne dans de meilleures conditions.

En 2001, lors de l’inauguration du Parc des Enfants, situé à côté du couvent d’une communauté religieuse, les Boghossian, qui l’ont financé à travers leur fondation, se rendent à Gyumri. Ils sont là, à côté de soeur Arousiag, la supérieure du couvent, surnommée ‶ la mère Teresa d’Arménie ″. Karine fait leur connaissance. Elle ne le sait pas encore, mais, juste après cette rencontre, elle entrera au service de la fondation. 5 ans plus tard, en 2006, Albert Boghossian lui confie, aussi, la direction de l’école.

Au service de la jeunesse et de la Francophonie

Karine parle un français presque parfait. C’est ce qui a dû plaire aux Boghossian. A l’école, elle connaît les élèves un par un. Elle connaît leur histoire, leur travail, et, leur récompense. Dans son bureau, où ils sont exposés, elle est particulièrement fière de présenter les nombreux prix des élèves en chant, en danse, en dessin, en musique et en peinture. Elle vient, d’ailleurs, de remettre à Mikael, 11 ans, le grand prix de piano du Concours International de Musique, qui s’est tenu en Espagne à Barcelone. Une quinzaine de pays y participaient. Son autre fierté, en cette fin de mois de septembre, c’est le premier prix reçu par Nune, 14 ans, en peinture. Ses talents sont incroyables, pour cette jeune orpheline, qui a perdu son papa lors de la guerre de 2020.

Parmi les élèves qu’elle continue à suivre, après leur passage à l’école, il y a Narek Galoyan, un pianiste de renommée internationale. Après l’école de Gyumri, il enchaîne entre 2012 et 2014 au Conservatoire d’Etat d’Erevan. Puis, ce sera l’Ecole Normale de Musique de Paris. Depuis 2017, il partage son temps entre le Conservatoire municipal Gustave Charpentier, dans le 18è arrondissement de Paris, et, ses tournées à l’international. Comment expliquer une telle réussite ?

Un des facteurs clés de succès de l’école de Gyumri, c’est, certainement, ce pont entre l’Arménie, la Belgique et la France. Cette-dernière permet aux meilleurs élèves de continuer leurs études artistiques à Paris. Le drapeau de la Francophonie semble flotter au-dessus de l’école. D’ailleurs, ici, la meilleure représentante de la Francophonie reste Karine Nersisyan.

« J’ai appris le français à l’école, pendant l’ère soviétique, sans moyen, et, sans rencontrer de Français. A la maison, mes parents étaient très francophones. Nous écoutions des chansons d’Adamo, d’Aznavour. »

Karine est la dernière d’une fratrie de trois enfants. Son père, Babken, et, sa mère, Ophélia, lui ont donné l’amour du drapeau tricolore, de sa culture et de son histoire, de son peuple. Sa sœur, Hasmik, et, son frère Samvel, ne sont pas autant francophone qu’elle.

Des arts et des élèves 

Depuis qu’elle est devenue la directrice de l’école, en 2006, Karine a, à la fois, réduit le nombre des enseignants, et, multiplié le nombre de diplômes. Cette même année, la mairie de Gyumri a reconnu l’école comme étant la meilleure de la ville.

« Nous y dispensons des cours de piano, de violon, de violoncelle, de musique, de chant, de peinture, de sculpture, de broderie, et, de danse. Au sein de chaque matière principale, nous avons des options. »

Ici, les cours sont gratuits. Les parents ne paient que 5% du coût global par enfant. Les 276 élèves suivent les cours dispensés par les 25 professeurs. Avec le personnel administratif et la direction, en tout, ils sont 33 à faire tourner l’école. Avec sa surface de 2 500 m2, elle a de quoi accueillir tous ces élèves. Ces-derniers viennent de toute la région. Leur nombre pourrait monter jusqu’à 400. Du lundi au vendredi, après l’école, le collège et le lycée, le flot des élèves ne s’arrête pas entre 14h00 et 20h00. Avec un budget annuel de 140 000 euros, Karine réussit à faire fonctionner l’école.

Parmi ces élèves, elle prend un soin particulier à s’occuper de la dizaine d’enfants orphelins.

« Nous attachons beaucoup d’importance à ce qu’ils retrouvent un équilibre de vie. Nous sommes un peu leur seconde famille. Nous passons plus de temps avec certains d’entre-eux. L’école leur permet, aussi, d’exprimer leur souffrance à travers leur art. C’est une très bonne thérapie. Le plus important, c’est que nous participions à leur bonheur. »

A l’Ecole des Arts de Gyumri, le bonheur est au programme. Il frappe au cœur des enfants, de tous les enfants à commencer par les orphelins. Lors du spectacle, la petite Mariam, 9 ans, retient l’attention de tous. Dans sa belle robe noire, elle virevolte comme un cygne noir. Son visage est très sérieux et souriant en même temps. Avec son petit chignon qui la rehausse de quelques centimètres, elle ressemble à un petit rat de l’opéra. Elle enflamme la scène, encore plus, lorsqu’elle danse de nouveau dans une robe rouge. Elle croise ses fines jambes, sautille, et, déploie ses bras comme un ange qui déploierait ses ailes. Avec son port de tête, elle ressemble à une petite reine.

« Oui, Mariam a beaucoup de talents. Elle a beaucoup de cœur, aussi. Elle s’occupe de son petit-frère, Emile, de 5 ans, qui est handicapé. »

Il est tard, la nuit est tombée sur Gyumri. Tous les enfants sont partis. Les dernières lumières s’éteignent une à une. Karine repart chez elle, seule. Avec le temps, elle ne s’est pas mariée et n’a pas fondé de famille. Ses enfants, sa famille, sa vie et sa vocation sont ces élèves à qui elle donne tout son amour et son instinct maternel.

Reportage réalisé par Antoine BORDIER, auteur, consultant et journaliste

Copyright photo A. Bordier et Fondation Boghossian

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