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France : Société

Le totalitarisme repose sur un État souvent faible, incapable d’assurer la sécurité intérieure, mais omniprésent

Le totalitarisme repose sur un État souvent faible, incapable d’assurer la sécurité intérieure, mais omniprésent

Le philosophe Martin Steffens estime dans Famille chrétienne que l’obligation généralisée du masque pose un réel problème de conscience :

[…] Bruno Chenu disait que la religion chrétienne est la religion du visage. Nous sommes la civilisation du visage et, dans notre Histoire, ce n’est jamais impunément que le visage a disparu. Car qu’est-ce que le visage ? C’est ce que je confie à autrui. Car le visage est la part de moi que mon interlocuteur voit mais que, moi, je ne peux voir. Je le lui offre, nu, en espérant qu’il saura l’accueillir et l’habiller d’un sourire. Avoir un visage, c’est ainsi accepter de ne pas s’appartenir tout à fait. Dans le visage à découvert, il y a tout le risque de la relation.

Il est vrai que dans nos vies urbaines, nous sommes souvent dévisagés, tant nos regards furtifs se croisent ou se toisent, sans jamais s’envisager. Mais c’est accroître le mal de la solitude que d’y ajouter une couche.

Le masque, en protégeant l’autre, se présente pourtant comme un acte de bienveillance envers les plus fragiles ?

Attention ! Les plus fragiles, d’accord, mais ce ne sont pas seulement les plus de 65 ans. Dans l’ordre de la vie, ce sont d’abord les enfants. Est-ce qu’on a le droit de leur imposer ce discours permanent de la peur, puis ce masque qui en est le symbole ? On peut bien leur parler d’accueil et de tolérance en classe, mais on les élève dans une société organisée autour de l’hygiène, de la peur de la mort et de la méfiance. L’humanité de nos enfants est une chose fragile autant que précieuse, qui ne croît pas dans n’importe quelles conditions.

Et puis il y a une autre population, qui est la fragilité absolue : nos morts. Un mort, ne pouvant plus rien pour lui, nous est absolument confié. Plus encore qu’un bébé ou un vieil homme. Or qu’a-t-on vu ? Des milliers d’inhumation se sont faites sans ce rite qui était pourtant leur dernière volonté, sacrée. L’anthropologie nous montre que l’humanité commence par le soin qu’elle prit du corps du défunt. On peut craindre aussi qu’elle finisse avec lui.

Jusqu’où doit donc s’appliquer la vertu de prudence ?

La prudence consiste en une juste articulation des moyens à la fin. Si je ne me donne pas les moyens d’arriver sain et sauf à mon lieu de vacances, si je ne révise pas ma voiture par exemple, c’est imprudent. Mais cette juste articulation se perd aussi si je déploie des moyens fous : si, par exemple, au lieu de partir en vacances, je passe mon temps à faire réviser la voiture. Justement, n’est-on pas en train de mettre entre parenthèse notre humanité pour la sauver ?

Je crois que l’explosion des moyens mis en œuvre vient de ce que la fin n’est pas bien fixée. Nous visons par ces mesures la conservation de la vie. Mais la conservation de la vie n’est pas un but, c’est un moyen ! Je ne vis pas pour continuer de vivre indéfiniment, mais pour vivre pleinement l’expérience humaine. « Celui qui veut garder sa vie la perd, disait le Christ. Et qui la donne la reçoit en abondance. » Certes, la vie n’est pas faite pour la mort. Mais elle n’est pas non plus faite pour elle-même. La vie s’accomplit bien au-delà d’elle-même si bien que cette vie qu’on veut seulement conserver perd en même temps tout son sens et que le monde finirait par ressembler à un immense EHPAD.

La question est : où est-ce qu’on met notre peur ? Si on avait dit aux Résistants qu’ils devaient être prudents, c’est-à-dire veiller à rester le plus longtemps possible en vie, la Résistance n’aurait pas eu lieu. Mais eux se souvenaient qu’il y a pire que la mort du corps. La peur de ne pas mourir en état de grâce, ou pour le dire de façon contemporaine, la peur de ne pas mourir d’amour, devrait être plus grande que la peur de tomber malade.

Le chrétien a pour lui l’exemple de saint François d’Assise qui embrasse le lépreux.

Oui. Mais il s’entend dire que ce n’est pas chrétien d’embrasser un lépreux parce que vous risquez peut-être de lui filer le rhume qui l’emportera. « Quand on aime ses proches, on ne s’approche pas trop. » Aimer son prochain, c’est désormais s’en tenir à distance. Qu’aurait fait saint François aujourd’hui ? Aurait-il embrassé ?

Jacques Lacan disait que l’Histoire est celle des épidémies. Comme exemple, il donnait le christianisme qui s’est répandu irrésistiblement, rapidement, touchant l’humanité entière. Le Christ n’a pas craint de toucher, de se laisser toucher, et de propager ainsi cette chose infiniment dérangeante qu’est la charité. Mère Geneviève Gallois remarquait, à la fin de sa vie : « Ce qui me dérange est le moyen d’union à Dieu. » Dieu, c’est cette intrusion du prochain dans ma vie. Ce sont les petits-enfants qui veulent faire un câlin à leurs grands-parents.

[…]

Le zèle de l’Église est encore plus violent que le zèle à l’école : le saint chrême au bout d’un coton-tige, des billets avec QR-code pour réserver sa place à la messe, des flèches au ruban adhésif sur le sol… La dernière fois que je suis allé à la messe, le distributeur de désinfectant était dans le bénitier. Le prêtre nous parlait des consignes de façon infantilisante. On se dit que le protocole a fini de vaincre les mœurs, d’effacer les bonnes manières qui nous restaient. Nous chrétiens sommes de moins en moins dans le monde, puisque le monde partagé disparaît sous nos yeux, et de plus en plus « du monde », demandant à la technique de nous sauver de la mort.

[…]

Y a-t-il de quoi s’inquiéter d’une tendance totalitaire de nos sociétés ?

On s’imagine le totalitarisme avec des bottes battant le pavé, parce que nous viennent les images de la guerre 39-45. Mais dans son fonctionnement normal, le totalitarisme repose sur un État souvent faible, incapable d’assurer la sécurité intérieure, mais omniprésent, incirconscrit dans ses missions, s’occupant de tout et de rien. L’État totalitaire, nous dit Arendt, est souvent désorganisé, multipliant les ordres contradictoires… mais il est partout. Il flotte dans l’air, entre chez vous et, comme ces masques, colle à votre peau, au plus près de votre respiration. Il ressemble moins à un parent autoritaire qu’à un parent possessif.

Autre contresens : on croit que le totalitarisme vient d’en-haut alors qu’il repose sur le zèle de quelques-uns et la peur collective. Hannah Arendt pensait ce système édifié sur la « banalité du mal », soit sur la soumission à des ordres mortifères exécutés sans réfléchir. Mais puisque ce nouvel ordre est sanitaire, il se fonde plutôt sur la banalité du bien, la bonne volonté qui en ajoute, le bénévolat de ceux qui collent des flèches partout.

[…]

Dans la préface de mon prochain livre, Marcher la nuit, je rappelle que les grands régimes totalitaires s’effondrent par la somme des non-consentements individuels. Chacun faisait un peu moins bien sa tâche. Les régimes ont besoin de cœurs de pierre façonnés par la peur, la haine, l’endurcissement. Il faut donc cultiver un cœur de chair qui se tient à l’écart de tout zèle et travailler chaque jour à souffrir de cette situation. Dire à qui veut l’entendre qu’on en souffre, que la situation ne va pas de soi, qu’il ne faut jamais s’y faire, sans s’enfermer dans une posture de mépris pour les autres. Cela finira par avoir un effet. Car la souffrance n’est pas purement passive, celle du Christ sauve le monde.

Yves Daoudal dénonce le mensonge de cet article, qui déclare que “partout dans le monde, les élèves font leur rentrée masqués“, ce qui n’est pas le cas en Finlande, Norvège, Suède, Danemark, Pays-Bas… C’est aussi cela qui fait tenir le totalitarisme : faire croire que c’est pareil partout, voire pire (voir les manchettes sur l’épidémie aux Etats-Unis ou au Brésil…). En Union soviétique, on faisait croire à la population que l’Ouest était ravagée par des grèves de la faim… Un Français en vacances en Suède raconte :

Dimanche dernier, la joie d’une (dernière) messe « normale », avec, après la messe, ces bavardages amicaux, ces sourires échangés…

Et hier, une soirée très sympathique, à Lund, avec des amis. C’était le jour de reprise des cours dans cette ville universitaire, et en nous promenant dans les rues, nous croisions des groupes de jeunes déambulant joyeusement – faut-il le redire : sans masques, et sans « distanciation ». Pas davantage de masques et de distances à l’intérieur du restaurant – pourtant très fréquenté – où nous avons dîné.

Ce matin, je tombe sur ces lignes : « Alors que le Covid-19 rebondit dans toute l’Europe, la Suède semble épargnée, avec un taux de contamination stable, et un nombre d’hospitalisés et de morts qui reste au plus bas. » (Le Figaro, 31 août 2020)

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