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L'Eglise : Vie de l'Eglise

Le Motu proprio Traditionis custodes à la lumière de Jean Madiran (et Gustave Thibon) (2)

Le Motu proprio Traditionis custodes à la lumière de Jean Madiran (et Gustave Thibon) (2)

De Rémi Fontaine, à la suite de son article du 5 novembre :

Comme l’a revendiqué Jean Madiran à l’encontre du nouveau catéchisme et des falsifications de l’Ecriture, ce que nous opposons aujourd’hui à la brutalité du Motu proprio Traditionis custodes n’est pas un non possumus mais un non licet : cela n’était pas permis, cela n’est pas permis ! Cela relève non pas d’une sensibilité en raison des circonstances mais d’une impossibilité intrinsèque au droit (sur)naturel et canonique, intrinsèque à la continuité organique de la tradition ecclésiale.

« Un non possumus provoque un désordre dans l’Eglise, un désordre apparent ou réel, il soulève une exception de fait en face d’un commandement qui n’est pas intrinsèquement légitime. Ce désordre peut être un moindre mal quand le non possumus est fondé : si fondé soit-il, l’étendue et l’inconvénient du désordre qui en résulte sont eux aussi à prendre en considération.

Au contraire un non licet, s’il est fondé, n’est pas facteur de désordre, mais d’ordre : il est l’ordre lui-même, en tant qu’il a besoin d’être proclamé, défendu ou rétabli. » (1)

Benoît XVI l’avait reconnu :  la nouvelle messe rompant outre mesure avec la messe traditionnelle, cette dernière n’avait été « jamais juridiquement abrogée »et ne pouvait l’être. Toute interdiction avait été ou serait un abus de pouvoir qui n’obligeait pas en conscience. Quoiqu’on pense de la nouvelle messe et de ses liens avec l’ancienne, sa fabrication artificielle et son institution arbitraire tranch(ai)ent trop avec l’héritage de l’ancienne transmis de génération en génération pour légitimer une abrogation voire une « obrogation » de cet héritage.

Sans doute un mauvais usage de la tradition avait-il aussi ses dangers qu’avait au reste considéré le pape Pie V, comme a imaginé sans doute le faire aussi le pape Paul VI. Gustave Thibon le dit à sa manière imagée et générique :

« Il y a la tradition-source et la tradition-gel, la seconde en général succédant à la première dès que se refroidit l’inspiration originelle et que la lettre étouffe l’esprit : on voit alors se figer les rites en formalismes, la vertu en moralisme, l’art en académisme… Ce qui incline à renier la source alors qu’il suffit de briser la glace. » (2)

En croyant briser la glace, la réforme liturgique post-conciliaire n’a-t-elle pas dévoyé sinon renié la source elle-même ? Sous couvert de retour aux sources et d’un « archéologisme » naïf n’a-t-on pas « multiplié les travaux d’adduction et de répartition de l’eau sans prendre garde au tarissement de la source » pour reprendre une autre image de Thibon ? Lequel aime aussi rappeler l’avertissement que donnait déjà Chateaubriand aux novateurs écervelés de son temps : « Gardons-nous d’ébranler les colonnes du temple : on peut abattre sur soi l’avenir ! »

Non licet !

Au constat des fruits actuels du vetus ordo en Occident (redécouvert peu à peu par une population rajeunie et croissante aux vocations multiples) et de ceux du novus ordo (pratiqué surtout par une population vieillissante s’amenuisant et dont les vocations se tarissent), on peut du moins réfléchir à la pertinence de ces propos généraux du philosophe paysan sur la tradition : «  Seules les fleurs artificielles se passent de racines… »

Fût-elle un pis-aller, la cohabitation des deux formes du rite romain régularisée par Benoît XVI dans son motu proprio Summorum pontificum s’imposait assurément comme la bonne voie politique (au sens noble du terme : conforme au bien commun) et théologique, acte de justice et de charité capable de réconcilier les catholiques après des décennies de mauvaise déchirure. Sous réserve de certaines normes pastorales, on pouvait et devait avoir le loisir de choisir la forme du rite latin à l’ombre d’une « réforme de la réforme ». Loisir : « état dans lequel il est permis de faire ce qu’on veut » (selon le Littré). Du latin précisément : « licere », avoir la permission de. C’est en ce sens que le loisir se distingue du travail soumis à une contrainte, tandis que, dans le loisir, on est libre de choisir son activité. Raison pour laquelle aussi le motu proprio de Benoît XVI n’obligeait pas à (con)céléber absolument la messe de Paul VI et inversement…

On peut donc redire avec Jean Madiran à propos de l’ancien catéchisme prohibé ou de « la messe interdite » : – Non licet ! « Nous refusons de nous séparer de l’Eglise, de nous en laisser séparer, de suivre ceux qui s’en séparent, quel que soit leur rang hiérarchique : leurs personnes ne relèvent pas de notre jugement, mais nous ne sommes plus soumis à une autorité quelle qu’elle soit dans la mesure où elle déclare son intention de se séparer… »  Tout en ajoutant que « rien ni personne ne peut remplacer la succession apostolique et la primauté du siège romain », ni s’y substituer en dépit de leurs faiblesses voire de leurs crimes, faire à leur place ce qui relève spécifiquement de leur charge : « Aujourd’hui et demain comme hier et toujours, nous nous en remettons pour le jugement souverain à la succession apostolique et à la primauté du siège romain. »

Rémi Fontaine

(1) Cf. Itinéraires de juillet 1969.

(2) Au secours des évidences, Mame, 2022.

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