Le "conservatisme de gauche" contre Benoît XVI

CLe dernier numéro de la revue Concilium, consacré à « Economie et religion », comporte une attaque contre Benoît XVI, qui trop favorable au capitalisme. L’un des neuf textes de cette revue, celui de Johan Verstraeten, qui enseigne à l’Université Catholique de Louvain,accuse le Compendium de la doctrine sociale de l’Eglise et l’encyclique Caritas in veritate. Pour Verstraeten, l’Eglise avant Benoît XVI avait maintenu un certain équilibre entre les éloges et les critiques qu’elle faisait du capitalisme. Mais ce subtil équilibre serait rompu et la responsabilité en incomberait à Benoît XVI, qui aurait opéré un virage en faveur du marché et « sous-évalué les aspects structurels et institutionnels de la pauvreté et du sous-développement ». Le Compendium marquerait une « approbation du marché libre et de la concurrence ».

Sur Liberté Politique, Jean-Yves Naudet critique ce point de vue :

"Benoît XVI aurait-il infléchi la doctrine sociale en faveur du marché et ce choix serait-il scandaleux ?  Stefano Ceccanti montre bien qu’il y a là ce qu’il appelle un « conservatisme de gauche » « qui n’a pas encore tenu compte de la chute du mur de Berlin » et de ses conséquences sur la prédominance de l’Etat. On peut aller plus loin et montrer qu’en réalité, cette idée qu’il faut avant tout changer les structures et non les comportements, qui, eux, suivront le changement des structures, repose sur une vision fondamentalement matérialiste de l‘homme, qui rejoint largement l’analyse marxiste : la morale (« les superstructures ») reflète les rapports de production (« l’infrastructure »). Benoît XVI s’est radicalement élevé, à juste titre contre cette idée, en disant que, même avec les modèles économiques les plus justes du monde, s’il n’y a pas d’hommes justes, il n’y aura pas de société juste.

Mais, en fait, cette attaque est très intéressante, car elle a été dénoncée par Benoît XVI dès l’encyclique précédente, Deus Caritas Est, où il expliquait que, dès le 19° siècle, le marxisme avait fait un procès à l’Eglise, celui de ne parler que de charité et de négliger la justice, attaque profondément inexacte. C’est le même procès qui lui est fait aujourd’hui. Or, dans Caritas in veritate, Benoit XVI explique comment charité et justice sont liées : pas de charité sans justice préalable ; c’est aussi vieux que la doctrine sociale qui disait il y a un siècle « on ne peut pas donner en charité ce que l’on doit en justice » ; mais la charité va plus loin que la justice ; la justice c’est donner à l’autre ce qui est sien, ce qui lui vient de son agir ; la charité, c’est donner à l’autre ce qui est mien. […]

Reste la question, si souvent discutée, du capitalisme. Il est clair que la doctrine sociale a toujours condamné le communisme comme « intrinsèquement pervers » pour Pie XI ou reposant sur « une erreur anthropologique » pour Jean-Paul II. […] La même condamnation a-t-elle frappé le capitalisme à l’origine ? Léon XIII dénonce avec vigueur dans Rerum novarum les injustices dont les ouvriers sont victimes, mais il ne condamne pas les institutions du marché, à commencer par la propriété, et s’agissant du capitalisme, comme l’écrira Pie XI en 1931, « ce régime, Léon XIII consacre tous ses efforts à l’organiser selon la justice ; il est donc évident qu’il n’est pas à condamner en lui-même ».

Bien entendu, la doctrine sociale de l’Eglise adapte ces principes à une économie de marché qui change elle-même, et donc il est normal que Jean-Paul II et Benoît XVI aillent plus loin dans l’analyse du commerce international, du marché, de l’entreprise, du profit, du rôle de l‘entrepreneur, de la consommation, etc. Mais il n’y a rien là qui puisse laisser penser à un basculement d’une Eglise qui serait partie d’une critique du capitalisme pour l’approuver dans tous ses aspects aujourd’hui. La réalité est plus simple et il suffit de relire les encycliques sociales pour s’en persuader. La doctrine sociale n’a jamais été étatiste et le principe de subsidiarité l’empêcherait de tomber de ce coté là ; et si Jean-Paul II critique les dérives de l’Etat de l’assistance (l’Etat providence) c’est parce qu’elles se sont accentuées à la fin du vingtième siècle, alors que la notion n’existe même pas à l’époque de Léon XIII ; mais pour autant Léon XIII défendait par exemple les droits des familles contre la prétention de l’Etat de « pénétrer dans le sanctuaire de la famille ». Mais la critique de l’Etat de l’assistance n’empêchait pas Jean-Paul II de souligner par ailleurs le rôle de l’Etat.

Il en va de même dans tous les domaines : si l’Eglise défend la propriété, l’entreprise le marché, la libre créativité humaine dans le secteur économique, la responsabilité, etc. comme le fait Jean-Paul II dans le fameux paragraphe 42 de Centesimus annus sur le bon capitalisme, le Pape n’en discutait pas moins du vocabulaire : à capitalisme, il préférait économie de marché ou économie libre. Et surtout, exactement comme le fera Benoît XVI, il montrait à quelles conditions ces institutions du marché étaient acceptables : un cadre juridique ferme, et donc d’abord un état de droit, et une éthique. Mais l’éthique est celle d’hommes libre set responsables, pas celle d’institutions anonymes, comme Jean-Paul II l’a très bien expliqué à propos des « structures de péchés » qui sont une accumulation de péchés personnels, alors qu’une institution, dit-il « n’est pas par elle-même sujet d’actes moraux ». L’Eglise est en réalité très critique vis-à-vis de nombreuses pratiques économiques actuelles, mais elle condamne avant tout la façon dont les hommes se comportent dans les institutions économiques et leur refus de tenir compte de la dignité des personnes et du bien commun. […]

Mais il se trouve que l’analyse de Benoît XVI a fait progresser la réflexion en distinguant trois domaines, la politique (les lois justes), l’économie (le contrat) et la société civile (le don et la gratuité). Et il a dénoncé le « monopole » de la politique et de l’économie étouffant la société civile, c'est-à-dire étouffant les familles, les associations, les groupes caritatifs, etc. non pas dans une sorte de mise sur le même plan de tous les « pouvoirs », mais pour remettre chacun à sa place. Au sortir d’un siècle totalitaire, il est clair que c’est la société civile qui a été le plus marginalisée et qu’il faut restaurer. […] L’Etat ne se grandit pas en voulant se faire lui-même commerçant, banquier ou assureur. L’Etat retrouverait son rôle, donc la politique sa noblesse, si elle se recentrait sur ce qu’elle est la seule à pouvoir faire, à commencer par défendre les droits fondamentaux des personnes, et d’abord le droit à la vie et, plus généralement, les « principes non négociables »."

7 réflexions au sujet de « Le "conservatisme de gauche" contre Benoît XVI »

  1. garcia

    Maurras avec son politique d’abord était marxiste c’est bien connu.
    “même avec les modèles économiques les plus justes du monde, s’il n’y a pas d’hommes justes, il n’y aura pas de société juste.”
    C’est une phrase de désespoir. Saint Thomas et Aristote avaient une idée plus optimiste de la société de droit.

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