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L'Eglise : L'Eglise en France

La commission Sauvé, ou le syndrome Formose

La commission Sauvé, ou le syndrome Formose

Une analyse de Gaspar de Quiroga, parue dans Renaissance catholique :

À l’automne 2018, la Conférence des Évêques de France (CEF), réunie dans son si chaleureux hémicycle lourdais, abordait, une fois de plus, la question des révélations d’un certain nombre d’ « affaires » de mœurs, mettant en cause des clercs, des religieux, mais aussi, par leur inertie, leur peur du scandale, ou…leur complicité, des évêques, en fonction ou en retraite. Et comme souvent quand la peur du « qu’en-dira-t-on », de l’opinion du monde et de l’assaut de la Große presse se liguent, et que l’on ne croit pas à la pérennité de l’Église, à l’efficacité de la grâce, à son caractère de société, l’on se met à la remorque du monde…Nous en avions déjà touché deux mots lors de notre dernière intrusion dans ces colonnes. La justice des hommes n’arrête pas de se poser la question de son indépendance : les affaires Mélenchon ou Benalla en témoignent. Mais la pression médiatique impose une “commission indépendante” pour mettre… de l’ordre dans l’Église !

Une étrange commission

Ainsi, une fois encore harcelée, accusée, amalgamée, etc. la CEF s’est sentie obligée de rentrer dans le jeu de ses accusateurs, au lieu de traiter avec la hauteur qui lui sied, ces redresseurs de torts qui sont pourtant les plus fieffés défenseurs de la fin de l’ordre moral.

Après le discours larmoyant de son président d’alors, Mgr Pontier, l’intervention de divers experts, il fut décidé de voter en vue de l’instauration d’une « commission indépendante » pour traiter de ces innommables affaires qui défraient la chronique et effraient les évêques, d’autant plus que le pape François, durcissant les normes relatives au traitement de ces cas, a finalement décidé d’inclure dans le cadre des « complices » de ces turpitudes cléricales, les évêques dont l’incurie aura été cause, sinon des faits, du moins du scandale qu’ils ont suscité, spécialement en n’étant pas traités comme il se devait. Que l’on se rassure cependant, nul doute que, comme dans la triste affaire de « Don Mercedes », il sera sans doute possible de s’arranger « entre amis » … Non, non, il n’y a pas de lobby au Vatican ! Ainsi donc fut fait, à l’américaine. Et la « Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase) » fut formée, confiée à la haute compétence de M. Sauvé, ancien vice-président du Conseil d’État, qui aura « la lourde tâche de faire la lumière sur les abus sexuels commis par des clercs ou des religieux sur des mineurs et des personnes vulnérables depuis les années 1950. »

Composée de divers « experts » – on ne sait pas trop selon quels critères ils sont ainsi désignés –, sans qu’un seul praticien du droit canonique ne soit sollicité, sans que l’on exige a minima un critère de « catholicité » pour y être nommé, cette commission se montre dès le départ soucieuse de se montrer « indépendante » … de la CEF et plus généralement de l’Église et de ses règles de fonctionnement. Ainsi, elle s’est auto-saisie d’un problème qui dépassait la compétence que voulait lui confier la CEF, savoir l’examen non plus seulement des problèmes touchant la chasteté dans le clergé, mais aussi le gouvernement religieux exercé durant ces cinquante dernières années.

La suite qui sera donnée à ces investigations, prévues et imprévues, n’est pas précisée. On envisage de donner des conseils aux évêques.

Une Église sécularisée

Ce qui est certain, en revanche, c’est que l’Église se trouve, par le fait de ceux qui ont pourtant mission et grâce d’état pour y pourvoir, dépossédée de sa capacité à exercer la justice chez elle. Former une commission « indépendante » pour enquêter dans et sur l’Église, c’est, par le fait même, affirmer que le pouvoir judiciaire dans l’Église soit n’existe pas, soit est inapte à remplir sereinement une mission aussi importante que celle qui est donnée à la Ciase… À vrai-dire, les tribunaux ecclésiastiques sont devenus, depuis les cinquante dernières années, bien en peine de remplir leur rôle en ces matières : les évêques ont préféré, traiter par eux-mêmes, avec le succès que nous mesurons aujourd’hui, les scandales moraux, les abominations commises au détriment des enfants, refusant de manière habituelle de laisser la Justice de l’Église passer.

Était-il besoin, en l’an 2000, face à la multiplication de ces affaires, de prévoir une procédure spéciale pour en connaître ? Était-il besoin de « durcir » ces procédures au fil des années ? De notre point de vue, certainement pas : il eût fallu ne pas faire d’angélisme depuis la clôture du récent concile et appliquer avec la rigueur qui convenait, le droit pénal de l’Église. Mais pendant le « printemps », suggérer que des comportements dans le clergé sont condamnables, c’est être « prophète de malheur », pour reprendre l’expression du récent pape Jean XXIII, qui reprochait ainsi leur manque d’enthousiasme à certains évêques catholiques, lesquels avaient l’intuition qu’ouvrir un concile en 1962, c’était ouvrir la « boîte de Pandore ». Je crains que l’expérience ne leur donne raison, et que l’on puisse faire nôtre la citation du diaire du cardinal Siri, au premier jour de ces assises : « Les conséquences seront incalculables, et le désastre universel ».

Finalement, cette commission d’enquête est l’aveu navrant, de la part des autorités épiscopales françaises, qu’elles sont incapables de mener, par le biais des institutions prévues par le droit propre de l’Église, une sérieuse enquête sur leurs mauvaises actions depuis cinquante ans, et qu’elles sont inaptes à se corriger. De notre point de vue, il apparaît aussi qu’elles prennent acte de leur soumission à l’ordre du monde : certains épiscopes pensent encore que leur avis, que leur parole, compte. Ils ne réalisent pas que les institutions républicaines n’ont que mépris pour eux. Elles ne craignent la parole épiscopale que lorsqu’elle proclame la vérité catholique, en l’appuyant sur l’enseignement du Christ, et de l’Église. Dès qu’il s’agit d’un autre sujet, le discours est, soit risible, soit une pâle reproduction de quelque ténor de la vie politique, expert en verbiage et bien-pensance, soit les deux ! Cette commission prétend mettre en œuvre les mêmes procédures que dans nombre d’autres pays, notamment l’Irlande et les États-Unis. Mais là aussi, les systèmes juridiques ne sont pas identiques au nôtre, et l’on ne peut nier qu’il y a aussi, dans ces contrées, une haine moins affirmée vis-à-vis de l’Église catholique. En France, la République, depuis qu’elle s’est imposée, ne vit que de principes contraires à la loi naturelle, à la loi divine, et donc, elle n’a de cesse, par tous les moyens, de s’opposer à la parole de l’Église. Après les épisodes sanglants de septembre 1792, la mise en laisse du Concordat de 1801, la laïcisation des divers corps de l’État, à commencer par l’école, les expulsions des religieux, les spoliations des biens ecclésiastiques de 1905 – après celles de 1792 – puis, des tactiques plus subtiles : les lois Debré, qui prennent en otage l’enseignement confessionnel, les actions conjointes Jospin/Chevènement, qui en limitent l’extension. Sans oublier les discussions sur la création d’un régime obligatoire de sécurité sociale pour les ministres du culte qui passionnent l’épiscopat pendant que Mme Veil, MM. Chirac et Giscard font voter « LA » loi dépénalisant l’avortement. Aujourd’hui, on sort du chapeau les horreurs bien réelles, les incuries épiscopales bien réelles, pour décrédibiliser la parole de l’Église.

Faudra-t-il déterrer les morts ?

Et puis, cette commission, en plus d’établir aux yeux de ceux qui n’étaient pas encore décillés, que la parole épiscopale est le plus souvent inaudible, et qu’ils ne croient plus eux-mêmes à leur pouvoir, est aussi l’occasion de ressusciter les pratiques d’un autre âge : je ne puis m’empêcher de penser à l’épisode du pape Formose : au IXe siècle, ce dernier fut exhumé et jugé par l’un de ses successeurs, Étienne VI, et, finalement reconnu coupable de divers crimes et indigne du pontificat. On arracha de son cadavre les ornements pontificaux dont il avait été revêtu, on lui coupa les doigts avant de livrer son corps aux eaux du Tibre. Il semble que le principal intéressé, dans ce qui fut appelé le « Concile cadavérique », n’ait pas eu la possibilité d’opposer son point de vue à ses accusateurs… Difficile, lorsqu’on est roide depuis plusieurs mois.

C’est exactement ce que s’apprête à faire la commission Sauvé : déterrer les cadavres, les juger, les condamner. Sans qu’ils puissent opposer leur version. Sans que le principe du « contradictoire » soit mis en œuvre, parfois même en l’absence de victimes. Et après s’être tant gaussé de ces papes qui jugent des cadavres, les contempteurs de l’Église pourront de nouveau rire à gorge déployée de cette pratique ressuscitée aux temps modernes. Pratique qui décrédibilise une fois de plus l’Église, et qui plus est, dont elle-même est à l’origine. Navrant.

Et pour quel résultat ? Probablement aucun. Les coupables possibles ne seront pas condamnés en ce monde, les innocents injustement accusés, mais déjà dans leur éternité, ne pourront pas voir leur honneur lavé ici-bas, les victimes ne seront pas pour autant consolées, et les fautes ne seront pas convenablement réparées. Mais… le Monde sera heureux : l’Église aura été humiliée, ses ministres traînés, parfois à tort, dans la boue, le discours épiscopal décrédibilisé, et la voie de laïques, étrangers à la chose catholique aura une meilleure audience que celle de ceux qui pourtant ont charge, ex divina institutione, d’enseigner et corriger…

Qui sont-ils pour juger ?

Sans parler de la mission que cette commission s’est arrogée, relative au gouvernement religieux…Mais, qui sont-ils, ces gens ? De quoi se mêlent-ils ? Est-ce que l’Église a eu l’idée de faire une commission d’enquête indépendante sur les turpitudes de la République depuis deux cents ans ? En matière morale, financière, sur le bon usage de la puissance publique, etc. ? Sur sa responsabilité dans les génocides de ces deux derniers siècles, depuis celui des Vendéens jusqu’à celui des victimes du communisme, en passant par les millions de morts des deux guerres mondiales ? Non ? Pourtant, il y aurait sans doute matière !

Prendre la mesure de l’immoralité de certains, de l’incurie des autres, n’implique pas nécessairement de reprendre à son compte des méthodes qui ne sont pas inspirées par la Justice, ou le souci de la Vérité : l’Église est maîtresse de l’une et l’autre. Mais elle est aussi, et définitivement maîtresse de Charité et de Miséricorde qui ne sont pas exclusives des précédentes. Où sont-elles passées ? Noyées dans la commission… Sauvé… Un comble !

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