Gérard Leclerc ne participe pas du procès fait aujourd’hui contre ce qu’on appelle le repli identitaire

Gérard Leclerc, éditorialiste à France Catholique et Radio Notre-Dame, est interrogé dans La Nef sur Mai 68. Extraits :

Vous consacrez un chapitre à Maurice Clavel : quelle était sa « perspective chrétienne » sur Mai 1968 ?

Unknown-17Maurice Clavel est un personnage clé de cette période, dont il a donné une analyse personnelle, qui défiait toutes les coordonnées sociologiques et idéologiques en cours. Il s’était converti au catholicisme à la suite d’une violente crise intérieure, qu’il racontera par la suite dans un grand livre intitulé Ce que je crois. C’est à la lumière de sa propre expérience qu’il comprend la crise de 68. Car il s’agit pour lui non pas d’un problème d’adaptation à des mutations technologiques ou économiques, mais d’une crise qui met en cause les fondements souterrains d’une civilisation. Celle-ci n’a plus les énergies nécessaires pour donner du sens à l’existence sociale. Fondamentalement, c’est le rapport de la société à l’absolu qui est en cause. Un absolu que les Lumières et les idéologies modernes ont voulu abolir et qui se réveille d’une façon intempestive pour nous secouer. Il est auprès des gauchistes les plus incandescents, car il a le sentiment que leur extrémisme est sans débouché s’il n’aboutit pas à une véritable metanoïa spirituelle. Pour ma part, je l’ai lu sur le moment et j’ai totalement adhéré à son diagnostic. Plus tard je l’ai rencontré et je me suis trouvé en communion avec son projet qui se précisait à mesure d’une révolution spirituelle de fond engageant un changement de trajectoire de l’Occident.

Les chrétiens, expliquez-vous, ont néanmoins laissé passer la chance et Clavel a eu ce mot à leur propos : « Vous n’êtes pas allés au monde, vous vous êtes rendus au monde ». Partagez-vous son analyse ?

Les chrétiens de gauche de l’époque n’étaient pas du tout sur la même longueur d’onde. Ils voulaient, pour beaucoup, « casser la baraque ». Ce n’était pas l’intention de Clavel qui, au contraire, venait d’entrer dans l’institution, comme chrétien de base, pratiquant de la messe quotidienne. De plus, ces chrétiens étaient complètement retardataires, considérant encore que c’est l’alliance avec les communistes qui permettrait à un projet évangélique de se réaliser. Il n’était question à l’époque que de dialogues chrétiens-marxistes, alors que pour Clavel le marxisme entrait dans sa phase terminale, et que les militants révolutionnaires qui l’entouraient étaient sur le point de le répudier. Il n’était pas dupe du langage soixante-huitard qui semblait annoncer un renouveau du marxisme. Celui-ci était en train de vivre ce qu’il appelait « un été de la saint Martin » qui devait consommer sa disparition. Il s’insurgeait en même temps contre une véritable apostasie qui consonnait avec la crise post-conciliaire. […]

Vous critiquez « ceux qui font si aisément leur deuil de feu la chrétienté et qui accusent de dérives identitaires les gens qui s’accrochent à cette mémoire » : pourriez-vous nous expliquer les raisons de votre critique ?

Oui, je ne participe pas du procès fait aujourd’hui contre ce qu’on appelle le repli identitaire et la tendance de certains à se réclamer d’un héritage fondateur, alors même qu’ils se sont éloignés de la foi chrétienne. Que l’on veuille purifier ces tendances de leurs scories, évidemment je n’y vois pas d’inconvénient. Mais attention de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Et l’eau du bain peut-être précieuse. Il vaudrait mieux faire preuve de pédagogie que de condamner, en montrant la richesse et la profondeur de l’héritage et en renvoyant aux sources nourricières, voire à ce que le président de la République a fort heureusement appelé « la sève » qui innerve l’arbre depuis les racines. […]"

Commentaires (1)

Maurice Clavel, une grande figure débordant de profondeur et de sincérité !
C’est en fait aux évêques qu’il adressa sa fameuse apostrophe sur ceux qui, croyant être allés "au monde", se sont, en fait "rendus" au monde dans un esprit de capitulation.
Il précisait par ailleurs : « L’Eglise ayant cru gagner par son Concile une culture indifférente [s’est] trouvée prise dans une culture ennemie. »
Je le revois, lors d’un débat TV – confronté à deux "théologiens" prétendant impudemment réviser le Nouveau Testament à l’aune du marxisme – et leur assénant cette triste prophétie : « Vous avez si peur d’être les derniers chrétiens que vous serez les derniers marxistes ! ».
Ce n’était pas une mince critique, car M. Clavel démontrait dans Ce que je crois » que : « Le point de départ de Marx est une négation ou mieux un refus total, existentiel, absolu, de Dieu, de Dieu qu’il existe ou non. », et encore : « La pensée de Marx est entièrement formée à l’âge de 25 ans par la haine de Dieu et tout ce qui s’en suit pour son jeune hégélianisme, et il passera tout le reste de sa vie à lui chercher des justifications… »

Rédigé par : Exupéry | 30 avr 2018 19:00:13
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