Emmanuel Macron ou quand les mots n’ont plus de sens

De François Bert sur Emmanuel Macron :

"[…] Ce qui frappe le plus quand on écoute Emmanuel Macron, c'est sa capacité à occuper l'espace sur l'ensemble des sujets sans que le propos puisse d'aucune façon être traductible dans l'action. Cette déconnexion profonde de l'intelligence du faire semble lui ouvrir un pass illimité dans le registre de l'audace: qu'importe le message pourvu qu'il soit bien dit, bien récité, bien ressenti, sûr de lui. C'est l'espérance folle de l'élève fainéant qui croit que la musique suffira à lui faire réciter ses tables de multiplication. C'est –pardon pour lui– Otis (Édouard Baer) décrivant son métier de scribe dans une tirade erratique devenue célèbre dans "Astérix et Obélix mission Cléopâtre". C'est enfin, pour les poètes, l' "aboli bibelot d'inanité sonore" de Mallarmé s'essayant à la politique.

Poésie criminelle

La référence poétique n'est pas vaine: Mallarmé, précurseur des Surréalistes, fut le premier à affranchir la poésie d'une exigence de sens. Le but était de parvenir à de la musique pure, quitte à ce que les mots assemblés n'aient plus rien à voir entre eux. Cette poésie, toutefois, bien loin des rythmes gorgés du son lumineux de Verlaine, n'avait pour seule victime que les mots, les feuilles sanglantes de ratures, les yeux et les oreilles de son auditoire. En politique la conséquence n'est pas la même et le prix à payer est bien cher en drames humains. Les cinq années de la non-présidence Hollande laissent aujourd'hui des stigmates qui donnent à la litanie anaphorique des "Moi président" le goût amer de la prédiction des "plaies d'Egypte" à venir.

Mystification de l'action

Ce qui caractérise une personnalité de chef c'est, bien mieux que la capacité à générer du rêve (avec ou sans programme), la posture silencieuse du discernement et le langage sobre de l'action. Quand un chef parle, il prépare ou émet des messages exécutoires. Il a par conséquent une double obsession: dire uniquement ce qui sera exécutable et filtrer du débat ce qui l'en écarte. Emmanuel Macron fait exactement l'inverse: il génère des formules (Penser Printemps, Révolution…) qui sont calibrées pour ne pas survivre au temps du discours et ajoute des promesses orphelines (fin des 35h pour les jeunes, conventions démocratiques européennes…) ou des provocations (Algérie, culture française…) qui rendent le plan d'action absolument illisible.

 

[…] Emmanuel Macron n'a ni la capacité de discernement propre aux chefs naturels, ni la force d'entraînement d'une vision qu'il générerait par lui-même. Si nous prenions une métaphore musicale, nous pourrions dire qu'Emmanuel Macron fonctionne comme un "arrangeur", c'est-à-dire celui qui met en valeur une composition qui vient d'autrui avant de la transmettre à un chef d'orchestre qui n'est pas lui. En musique, c'est une étape utile mais discrète, car fondamentalement impuissante sans l'impulsion du compositeur et la présence dirigeante du chef d'orchestre. Dans un monde médiatique qui ne cherche qu'à capter l'attention le plus longtemps possible sur des sujets superficiels, l'arrangeur devient roi. Pas étonnant alors que le programme de Macron ait tant tardé à émerger. Inquiétante est surtout l'absence chez lui d'une capacité de pilotage à défaut d'inspiration.

C'est un petit Jésus tout doux, en culotte de velours, qui s'offre aux électeurs fidèles aux émissions et aux meetings mystiques d'Emmanuel Macron. Mais gronde, sous ce Che Guevara des quartiers bobos, les dangers de celui qui seconda Castro. C'est un dieu Éole qui ne mesure pas encore combien la démesure, l'inconséquence et la trajectoire aléatoire de ses vents peut faire de mal à la réalité du vivant. Il faut écouter Macron en deux temps, comme on discerne la proposition d'un consultant: avec le son et l'image d'abord, pour voir combien le jeu d'acteur est bon, avec le texte et le silence ensuite pour retrouver le chemin de la raison."

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