Du mépris dans la société

Un lecteur que je remercie ici, me fait parvenir ce texte écrit par un de ses aïeux, Pierre Sébastien Laurentie, au XIX° siècle. Son titre repris pour ce post, est suffisamment évocateur pour en entamer directement la lecture. Cependant, ce commentaire reçu en même temps que cet écrit permet d'en accroître l'intérêt et l'opportunité: 

 

"Ce texte , s'il demande à être adapté à aujourd'hui pour les exemples choisis, n'en demeure pas moins, à mon avis, tout à fait d'actualité.

Tous les jours nous amènent des preuves du mépris de nos gouvernants. Nous le voyons particulièrement en ce qui concerne la simagrée de mariage pour tous; annonce fantaisiste du nombre de manifestants, quasi silence sur son importance, "va te faire foutre" du CESE, moqueries dégradantes des députés a l'endroit des autorités religieuses, mépris des forces de l'ordre face à des enfants, des mères de familles, mépris d'un président qui n'admet pas la contestation surtout tant qu'elle reste pacifique.

 

"L'affaire Cahuzac" démontre amplement le mépris de notre classe politique, partie emmergée de l'iceberg. Le mensonge des politiques même pris " la main dans le sac " montre le profond mépris dans lequel sont pris les administrés. Les élus ne donnent pas le sentiment d'être au service des français, mais demandent aux français d'être à leur service, au service de leur fortune".

En voici donc lecture :

"On a souvent expliqué les révolutions modernes par des
causes diverses ; il est une cause qu’on a pas assez vue : c’est le mépris
.

L’anarchie s’explique par le mépris de ceux qui
commandent; le despotisme s’explique par le mépris de ceux qui obéissent.

Or le mépris est ce qui abaisse le plus
les peuples et les Etats, et sous quelque forme qu’il apparaisse, despotisme ou
anarchie, le mépris, porté à un certain degré, est le signe où l’on reconnaît
la fin probable et prochaine des nations.

Au commencement du dix-huitième siècle, une du­chesse
s’amusa à dire au régent, en plein souper : Dieu ayant
fait l’homme,
prit un
reste de boue pour en faire l’âme des princes et des laquais.

Le mépris commençait par le rire ; il
partait du sommet de la société par le cynisme, pour se répandre dans tous les
rangs par la colère. Lorsque l’autorité se méprise elle-même, les peuples
commencent par la dénigrer, puis ils la bravent, et ne tardent pas à la briser
.

On
a trop disserté sur l’influence de l’éducation an­térieure au dix-huitième
siècle, comme si la perversité devait ne tenir qu’à une mauvaise direction
d’idées, d’études et de systèmes. Une cause plus générale de la décadence fut
le mépris de l’autorité, non par suite d’une préméditation philosophique, mais
par une réac­tion spontanée de l’orgueil contre la discipline politi­que de
Louis XIV.

Si,
à la mort du grand roi, les politiques de cour n’a­vaient pas pris soin
d’humilier la puissance par le dénigrement, s’ils ne s’étaient pas amusés à
rendre l’autorité méprisable par la liberté de leurs satires et le scandale de
leurs débauches, la société française fût restée ferme, et des hommes sérieux
et lettrés n’au­raient pas à débattre aujourd’hui la question de savoir si c’est
le paganisme
du siècle de Louis XIV qui a fait la dégradation du siècle de Louis XV,
question pleine de paradoxe, et inutile au redressement des mœurs.

Hélas ! il y a un paganisme qui est de
tous les temps; c’est le culte de l’homme pour lui-même, et ce paga­nisme
engendre le mépris de tout ce qui fait l'ordre moral des sociétés
.

Les
hautes classes avaient cru d'abord ne faire autre chose que se venger de Louis
XIV par l’éclat de leurs insultes; bientôt elles perdirent le respect d’elles-
mêmes par la licence de leurs habitudes. La régence ne fut pas un système, elle
fut une orgie, et le mépris de l’autorité s’enseigna non comme une théorie,
mais comme un exemple
.

Tout
le dix-huitième siècle est là , et la révolution qui le couronna n’a pas de
cause plus réelle, ou du moins plus immédiate et plus directe.

On a dit aussi bien souvent que la
révolution avait son point de départ dans le principe de la souveraineté personnelle
,
posé par Luther; et cela est vrai logique­ment sans doute. Mais pourquoi ce
principe est-il inerte, stérile, dans tout ce dix-septième siècle qui semble
n’être qu’un règne ? C’est que l’autorité est res­pectée et veut l’être ; la
logique du sectaire meurt devant le sceptre du monarque
.

Remarquez
que, dans ce grand siècle de Louis XIV, le mépris semble n’avoir de place nulle
part. Le roi est absolu, mais il honore la sujétion. On lui a reproché son
entrée au Parlement un fouet à la main ! Il allait à la chasse, il avait
dix-huit ans et on sortait de la Fronde ; on a vu bien autre chose depuis.

Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a de
grandeur que là où il y a du respect,
et le dix-huitième siècle n’a été le
plus dégradé des siècles que parce qu’il en a été le plus méprisant
.

Les grands ont commencé par se mépriser
eux- mêmes, et ils se sont donnés en spectacle avec leur cynisme rieur et leur
crapule effrontée. Comment la révolution ne serait-elle pas tombée avec ses
crimes sur cette société dégénérée ?

La
révolution pouvait être une réforme, ainsi le voulait Louis XVI, ainsi l’aurait
faite Louis XIV, et pour être une réforme, il fallait que l’autorité fût
respectée. Dès que l’autorité était vouée au mépris, la révolution ne pouvait
être qu’une des­truction et un ravage.

Il
en sera ainsi partout où des causes quelconques auront engendré le mépris de
ceux qui commandent. Le
mépris de l’autorité conduit infailliblement à l’anarchie
.

Et de même le mépris de ceux qui
obéissent mène au despotisme, autre mort morale des peuples
.

Un noble caractère de l’autorité, et le
plus noble, sans doute, est de respecter ceux à qui elle commande. Ce fut le
caractère général de la royauté en France, sauf des exceptions qui font
contraste ; et c'est aussi ce qui explique la durée de la monarchie.

Le
bon sens de l’empereur Napoléon lui fit com­prendre cette condition du
commandement. Il foula la France, mais il l’honora.

Aussi son
exemple mérite aujourd’hui d’être rap­pelé. A force de réagir contre la liberté
, qui a été extrême, on finit par la mépriser; c’est un grand péril.

Mépriser l’homme, est le mal disposer à obéir. Le pouvoir
qui reposerait sur le mépris serait le plus fra­gile, même quand il serait le
plus oppresseur
.

Et puis, quelle autorité que celle qui ne s’agrandit pas
en respectant l’obéissance! L'autorité qui ne lais­serait pas aux peuples leur
dignité, ne serait que du despotisme, et le despotisme n’est qu’un passage dans
l’histoire des États
.

Nous voyons des conseillers du pouvoir le provoquer à des
expédients extrêmes de gouvernement par le mé­pris des classes où peut se
trouver un germe d’irrita­tion, et surtout des classes qu’on nomme bourgeoises,
bien que ce mot de bourgeoisie n’ait pas de sens.

C’est un de ces rapides soubresauts que nous voyons dans
la politique depuis qu’elle n’a aucune règle. Mais le mépris est une sotte
passion; il ôte à l’autorité le droit de s’enorgueillir du commandement : il
serait plus moral de lui laisser la joie de ne commander qu’à des hommes
libres
.

Qu’on chasse donc le mépris de la politique. Le mépris
engendre tour à tour les révolutions et les ty­rannies
.

Et d’ailleurs, quelle logique ! parce qu’un peuple a
abusé de la liberté, est-ce une raison de mépriser la li­berté? On a aussi
abusé des arts; faut-il mépriser les arts? De quoi l'homme n’abuse-t-il pas? Il abuse de ce qui est
grand et de ce qui est saint; faut-il mépriser ce qui est grand et saint?

Le pouvoir, enfin, quel qu’il soit, a besoin de s’ho­norer
lui-même ; et s’il méprise ceux à qui il com­mande, il ne s’élève pas, il
s’abaisse.

N’a-t-il pas
même à montrer aux autres États qu’il est à la tête d’une nation qui garde son
indépendance? Comment laisserait-il croire que ce peuple qui, hier, courait en
délire à la liberté, n’est bon, aujourd’hui, qu’à se courber dans la servitude?
Est-ce le même peuple? Et si c’est le même peuple, quelle risée !

Nul ne gagne à ces abaissements. Il y a des sophistes qui
s’en amusent dans leurs festins de Trimalcion; mais il vient un moment où la
rougeur monte au front des peuples, et nul pouvoir n’est de force à contenir la
colère qui se venge du mépris.

Ne serait-il
donc pas possible de préserver un pays de ces retours précipités, en le
retenant dans une voie de raison, par le double respect de la puissance et de
la liberté?

Cela se peut sans
doute, mais non dans un état de révolution. Le mot de révolution implique une alterna­tive d’anarchie et
d’arbitraire; de même que le mot de liberté implique une
règle de conduite et une loi d’équité.

A vrai dire, la révolution, et surtout la révolution
française, n'est autre chose que le mépris, réalisé par des actes; mépris de
l’autorité, réalisé par la frénésie des
renversements; mépris de la liberté, réalisé par la licence des tyrannies.

Mettons fin à la révolution par le respect, et aussitôt
le pouvoir retrouvera sa puissance, et la nation re­trouvera sa dignité"
.

17 réflexions au sujet de « Du mépris dans la société »

  1. Rouletabille

    Commençons par respecter l’autorité. Mais comment respecter ceux qui ne sont pas respectables?
    Vous nous proposez un cercle infernal: respecter l’autorité de dirigeants peu respectables pour qu’en retour ils nous respectent.
    Au fond faut-il accepter de se convertir en pigeons, ou bien répondre au mépris par la considération?
    [Ce texte date du XVIII° siècle et s’inscrit dans un contexte précis. Il s’agit de voir comment il s’adapte aujourd’hui et comment… on doit s’adapter aussi aux circonstances actuelles. C’est effectivement un travail qui appelle des questions de fond et des réponses courageuses.
    JL]

  2. Thibault

    Mépris … humiliation : les concepts sont assez proches !
    Or c’est bien l’humiliation que Hitler a utilisée.
    “La lutte des classes” n’est pas une réalité mais une technique d’agitation et d’exaspération.
    L’humiliation est une réalité qui peut être exploitée !
    La responsabilité politique n’est pas dans l’exploitation de l’humiliation mais dans la cause de l’humiliation : c’est souvent cette dernière que l’histoire oublie pour condamner plus facilement la première.

  3. Alex

    Il me semble que le mépris est la corollaire directe de l’orgueil, dont notre pays souffre de façon extrême. Orgueil de Lucifer, non serviam, alors chacun méprise son prochain et nous assistons à tous les niveaux de l’Etat à la mise en pratique de ce mépris. Il me paraît urgent de supplier le Ciel de rendre l’humilité à la Fille aînée de l’Eglise…

  4. C.B.

    Ce texte faisant état du “bon sens de l’empereur Napoléon” n’est forcément pas du XVIIIème siècle, mais du XIXème (de 1799 à 1804, Bonaparte est Premier Consul, pas empereur; la suite du paragraphe “Il foula la France, mais il l’honora” laisse penser que ce texte est postérieur à 1805 -mais je ne suis pas historienne-).
    Cela n’enlève rien à l’intérêt du texte.

  5. F. L

    Je suis l’expéditeur de ce texte. Une erreur de date s’est glissé dans la présentation, il a été écrit en 1852. Son auteur: P.S. Laurentie.
    Il est une mise en garde, en premier lieu aux gouvernants nous l’avons bien compris mais aussi aux gouvernés: la révolution, l’auteur en a connu 3 de son vivant,n’est pour lui pas la solution tant elle apporte l’anarchie. La porte est étroite mais prions et continuons d’agir auprès de nos élus pour bien leurs faire comprendre les enjeux du mépris dans lequel ils s’enfoncent et les conséquences qui en découlent.

  6. Maye

    Quel qu’en soit l’auteur, c’est un homme sensé. Et peu importe l’époque, puisque tout ce qui est écrit répond à nos malheur et semblé écrit pour nous.
    Aujourd’hui la duchesse sévirait sur Canal.
    Reste à savoir non pas quand ce texte a été écrit, mais quel est le temps qui nous sépare de l’inéluctable cataclysme.

  7. dame redede

    Pour répondre à Alex à propos de l’orgueil:
    Prophétie de Marthe Robin
    «La FRANCE tombera très bas, plus bas que les autres nations, à cause de son orgueil et des mauvais chefs qu’elle se sera choisie.
    Elle aura le nez dans la poussière. Il n’y aura plus rien. Mais dans sa détresse, elle se souviendra de DIEU. Alors elle criera vers lui, et c’est la SAINTE VIERGE qui viendra la sauver. La FRANCE retrouvera alors sa vocation de Fille aînée de l’Église, elle sera le lieu de la plus grande effusion de l’ESPRIT-SAINT, et elle enverra à nouveau des missionnaires dans le monde entier.»

  8. Golfin Guilhem

    Bonsoir !
    je souhaite réagir de façon personnelle à ce dossier : étant moi-même un lointain déscendant de Pierre-Sébastien Laurentie, lequel a joué un rôle non négligeable sous la Restauration, je suis particulièrement enchanté de voir que son nom ressurgit – et curieux de savoir lequel de mes cousins vous a adressé ce texte (mais j’imagine que vous ne pouvez pas me communiquer son nom ou son adresse, même de façon privée ?). J’espère pouvoir moi-même écrire prochainement sur cette figure oubliée du catholicisme du XIXème siècle.
    En tout cas, merci !
    Guilhem Golfin
    [Le plus simple est que je communique votre commentaire et votre adresse à votre cousin qui avisera.
    Je serai ravi de participer ainsi à ce type de rapprochement familial!
    JL]

  9. pm

    La révolution française a érigé le mépris en vertu jusqu’à verser le sang de milliers d’innocents, supposés “ennemis du peuple”, sous le couperet de la guillotine. Les héritiers “des grands ancêtres” n’utilisent plus la guillotine mais n’ont rien perdu de leur mépris vis-à-vis d’un peuple qu’ils ont toujours détesté. Louis XVI, Marie-Antoinette et Louis XVII sont morts en martyrs et avec eux, beaucoup de Français méprisés par les nouveaux maîtres, qui vont constituer une véritable oligarchie et créer l’illusion d’une démocratie pour se maintenir au pouvoir.Seulement, aujourd’hui, le verni semble craquer. Après 224 ans de mensonges, il serait temps.

  10. monique Gariel

    Je suis l’arrière arrière arrière petite fille de Pierre Sébastien Laurentie.
    J’aimerai connaître l’auteur de cousin descendant lui aussi de P.S Laurentie. Je vous autorise à lui communiquer mon adresse mail, en lui demandant de m’envoyer un petit message personnel.
    Merci à vous.
    M.G

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