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Communisme / Pays : Allemagne

C’était le soir du 9 novembre

C’était le soir du 9 novembre

Michel Toda rappelle dans La Nef :

[…] Cette République démocratique allemande (RDA), quoique bien éloignée de l’autonomie réelle, les Russes lui ont permis d’exister. Ils ont opéré, au lendemain de son éclosion, un transfert de compétences de leur Administration militaire (SMAD) vers ses ministères et services étatiques. Dotée d’une Chambre du peuple, définie comme son organe suprême ; présidée par Wilhelm Pieck jusqu’à sa mort en 1960, la RDA a, de fait, un gouvernement postiche. Car, répétons-le, c’est le SED [Parti socialiste unifié d’Allemagne] qui décide. Par l’intermédiaire de son chef Walter Ulbricht et par l’imbrication croissante entre fonctionnaires d’État et membres du Parti. Mais avec maladresse, avec brutalité. Conséquence : le 17 juin 1953 éclate une immense révolte des travailleurs que le régime se montre incapable de mater. Aux chars soviétiques seuls, ses hommes d’appareil allaient devoir un long sursis.

Fin mars 1954, le SED, instigateur, après la chaude alerte de l’année précédente, d’une hypertrophie du mouchardage, s’était proclamé, à tous les échos, lors de son IVe congrès, « parti de la classe ouvrière », et avait maintenu, base réaffirmée de son action, les principes du marxisme-léninisme. En juillet 1958, date du Ve congrès, il entend imprimer la « lutte pour la victoire du socialisme », cruciale dans le domaine économique, au « domaine de l’idéologie et de la culture ». Quelques mois plus tard, le marteau et le compas, entourés d’une couronne d’épis, mirent au drapeau national noir-rouge-or (de l’un et l’autre État allemand) une touche singulière et provocante. Du reste, grossi davantage par la collectivisation agraire, génératrice d’un climat de peur et d’insécurité, le passage à l’Ouest, et presque toujours par Berlin (en raison du verrouillage de la frontière interzones), de centaines de milliers de citoyens impatients de rejoindre les secteurs occidentaux de la ville, envenimait beaucoup les choses. À tel point que, le 13 août 1961, en proie à une fièvre panique, le Politburo du SED commit l’irréparable. Des barbelés d’abord, un mur ensuite, officialisés par la « loi de défense de la RDA », réduiront pour de bon ses habitants au statut carcéral et les empêcheront de la quitter.

Consolidation à l’ombre du Mur, ainsi peut-on qualifier la décennie qui s’amorce. Qu’en retenir ? L’abandon de la Constitution fantôme de 1949, demeurée inappliquée, et son remplacement, en avril 1968, par une nouvelle Constitution où s’affichent tout ensemble le rôle dominant du SED et l’allégeance au marxisme-léninisme. Mais encore ? La clôture de l’ère Ulbricht. Premier secrétaire du comité central du Parti (avec une majuscule !) depuis 1953 et président du Conseil d’État, notre vieux stalinien mal repenti a heurté quelque peu, au tournant de 1970, la direction soviétique. Et comme, par surcroît, à l’intérieur de son propre Politburo, souffle un vent de fronde, Ulbricht, affaibli, harcelé, se résigna au départ. En mai 1971. Pour céder la place à Erich Honecker, ex- « dauphin » devenu, au nom d’une loyauté sans faille à l’égard de Moscou, le plus dangereux adversaire. Nonobstant, ce ne fut qu’en 1976, époque du IXe congrès, qu’il obtint le titre de secrétaire général du SED, auquel s’ajouterait bientôt la présidence du Conseil d’État.

En affectant d’ignorer la permanence d’une nation allemande, en qualifiant la RFA voisine de « pays étranger impérialiste », l’équipe d’Honecker tendait à restreindre l’État est-allemand, « élément indissoluble de la communauté d’États socialistes », aux seules dimensions idéologiques. Reste que les successifs retours de balancier, les oscillations déroutantes, trahissaient l’essence contradictoire du régime. Ainsi, entré en vigueur au mois de juin 1973, le Traité fondamental confère aux relations des deux entités rivales une forme juridique conjointement acceptée, et, en septembre, RFA et RDA intègrent l’ONU. Au fond, symptômes d’une double stratégie envers Bonn, l’âpreté langagière, l’opiniâtre propagande, n’excluaient pas une étroite coopération économique. Et archi-nécessaire pour assurer au système le supplément de légitimité dont il avait grand besoin face à une situation de marasme.

Politique en dents de scie, mais jamais lasse d’exiger, véritable leitmotiv, que la RFA reconnaisse la RDA, que Bonn reconnaisse Pankow, cette politique put d’ailleurs se prévaloir d’une réussite : le voyage d’Honecker, en 1987, dans la capitale ouest-allemande et autres lieux, accompagné de toutes les courbettes et de tous les honneurs. Auparavant le SPD de Willy Brandt et le SED s’étaient employés à libeller un texte commun, bilan de leurs divergences et convergences, où les amis de Brandt (ralliés depuis 1959 à l’économie de marché et à l’atlantisme), non contents de reconnaître l’existence nationale de la RDA, validaient le droit à l’existence de son système social… Or, la visite, du 7 au 11 septembre, d’Erich Honecker, et le prestige qui en découla pour l’État communiste, à présent admis et reconnu, pour Honecker lui-même, qui bénéficia, auprès des Allemands de l’Ouest, d’une estime fort élargie, ne modifièrent en rien, chez beaucoup d’Est-Allemands, le désir de fuir. Triste preuve démonstrative, le 6 février 1989, les gardes-frontières en poste le long du Mur avaient encore abattu un jeune homme tenté par l’évasion.

Seulement envisageable en tant qu’alternative « progressiste » à la RFA, rattachée au pacte de Varsovie et liée sans retour à la Russie des soviets, modèle révéré, la RDA était captive d’une classe dirigeante sous laquelle des dommages graves, infligés au patrimoine naturel et culturel, prirent l’allure de délabrements architecturaux et de catastrophe écologique. Qui plus est, classe faisant la sourde oreille aux mots de glasnost (« transparence ») et de perestroïka (« reconstruction ») naguère lancés à Moscou par le camarade Gorbatchev. De sorte que, se retrouvant en complet déphasage avec des mutations inattendues, secoué par un exode soudain à travers la « brèche » hongroise, enveloppé par une grossissante bourrasque jaillie de Leipzig, le régime de Pankov, au lendemain du 7 octobre 1989, célébration de son 40e anniversaire, se détraque en l’espace de quelques semaines.

Le 18 Erich Honecker, l’épée dans les reins, renonce à toutes ses casquettes, et son successeur Egon Krenz s’avère incapable d’endiguer la vague protestataire. Le 7 novembre démission du gouvernement. Le 8 retrait collectif de l’ancien Politburo. Le 9, au soir, la chute du Mur et l’omniprésence policière évanouie augurent une liquidation imminente. Mais le SED, par la bouche d’Hans Modrow, nouveau Premier ministre (jusqu’aux élections libres du 18 mars 1990 et la mise sur pied du cabinet Lothar de Maizière), oppose un « refus clair et net » à la réunification… SED qui croit malin d’engager une procédure judiciaire contre Honecker, prince déchu, puis de l’exclure du comité central et du parti. Krenz, le 6 décembre, à son tour démissionnaire, il se transforme, pour survivre, en SED/PDS (rebaptisé PDS en février 1990) – massivement répudié par les ouvriers, lesquels, au cours de cette « révolution pacifique », montreront assez qu’ils n’étaient pas un rempart du régime !

Prélude à l’inévitable soudure des deux territoires germaniques, la concrétisation, le 1er juillet 1990, d’une union monétaire fit du Deutsche Mark l’unique moyen de paiement légal en Allemagne. Après quoi, il s’agissait de fixer les modalités de transition et d’adaptation de chacun des systèmes en matière juridique, économique et sociale. Le Traité d’unification y pourvut. Dès lors, l’accord des quatre Alliés de 1945 ayant sanctionné (URSS comprise) la pleine souveraineté rétablie du pays sur sa politique intérieure et extérieure, le 3 octobre 1990 (acte de décès de la RDA tardivement suivi, en 1999, de la définitive restitution à Berlin des fonctions, héritées du IIe Reich, de capitale) ferma une époque.

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