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Pays : Arménie

Benjamin Ghahramanyan, un patriote amoureux de son pays

Benjamin Ghahramanyan, un patriote amoureux de son pays

De notre envoyé spécial Antoine Bordier

Né à Goris, une ville située dans le sud-est de l’Arménie, Benjamin Ghahramanyan a fait le choix de rester vivre au pays. D’autres, de guerre lasse, ont dû partir, craignant une énième guerre. Portrait d’un amoureux, qui a risqué sa vie pour défendre son pays.

Il y est né en 1976. Goris, avec ses 23 000 habitants, c’est un peu l’équivalent de Cahors, de Lisieux ou de Saint Pol sur Mer, en France.  Située à 10 km de la frontière avec l’Azerbaïdjan et du corridor de Latchin, qui est la route principale pour accéder en Artsakh, la République auto-proclamée du Haut-Karabakh, Goris ressemble à s’y méprendre, par sa situation géographique frontalière et montagneuse, à Gex, près de la frontière suisse. D’Erevan, la capitale, il faut, en temps normal, près de 4h par la route pour s’y rendre. En hiver, il en faut 6. Car il faut traverser les montagnes. Et, la route est souvent enneigée et gelée. Benjamin a passé toute son enfance dans cette ville, dont les origines remonteraient à plus de 2 000 ans.

« J’ai, vraiment, été heureux ici, confie-t-il en ouvrant la porte de l’appartement familial. Je suis le second de la famille, et, j’ai deux sœurs. En Arménie, les valeurs familiales traditionnelles, et, les valeurs religieuses sont très importantes. Ce sont nos fondations. »

Il referme la porte et embrasse sa maman, Seda. Il a perdu son papa, Rafayel, en 2015. Dans le salon un portrait représente son beau-frère en uniforme. Il est mort au combat, lors de la dernière guerre contre l’Azerbaïdjan. « C’est un héros national, confie Benjamin très ému. » Sa sœur est silencieuse, elle porte encore le deuil, et, son neveu, Arthur semble plus animé. Entrepreneur, il a ouvert son restaurant de Sushi l’année dernière, à Goris.

« Je voulais servir mon pays » 

Après ses études à l’école Polytechnique, en cybernétique, Benjamin travaille dans l’ombre de l’Etat et du gouvernement.

« J’ai travaillé pendant une vingtaine d’années au sein de la Sécurité Nationale. Puis, je suis devenu conseiller de députés au Parlement, et, maintenant je travaille au sein de la municipalité d’Erevan. Je supervise un département. »

Il n’en dira pas plus sur ses activités « secrètes ». Le visage rond et souriant, on a du mal à le voir en James Bond, 007. Il préfère parler du KGB que du MI6 ou de la CIA. Il ressemblerait plutôt à Mr Bean, sans les grimaces. Plus petit et rond, il est loin d’être maladroit. Pendant la guerre, il avait l’habitude de se rendre sur la ligne de front pour soutenir les soldats. Après la guerre, il a servi de chauffeur et de guide à des journalistes étrangers.

« En février, j’ai emmené un journaliste français. Il avait rendez-vous dans la capitale à Stepanakert. Il voulait rencontrer des habitants francophones, et, avait rendez-vous dans une école technologique réputée qui s’appelle TUMO. Il voulait, aussi, faire un reportage sur les églises du Haut-Karabakh.  Il avait tous ses papiers, son visa, sa lettre d’enregistrement, et, son accréditation presse l’attendait à Stepanakert. Malgré toutes les autorisations, c’est le ministère azerbaïdjanais des affaires étrangères qui a refusé à deux reprises son entrée. Ce n’est pas le premier, ni le dernier. »

Servir son pays, c’est une seconde peau chez lui. « Je tiens cela de mes parents, explique-t-il. Ils ne se sont jamais plaints de rien et ont toujours servi notre pays. »

« J’ai risqué ma vie »

Benjamin reste très mystérieux et pudique sur ses actions dans les terres arméniennes de l’Artsakh. Pendant les 44 jours qu’a duré cette guerre, qui a commencé le dimanche 27 septembre au matin, il était présent, presque tous les week-ends. Père de deux enfants, une fille et un garçon, Heghine et Mickaël (23 et 14 ans), Benjamin a pris des risques importants. Sur des photos (certaines ne sont pas publiables) on le voit le fusil d’assaut à la main ou en bandoulière, en tenue militaire, entouré d’autres militaires.  « J’ai vu beaucoup de morts », confie-t-il la tête baissée, comme s’il revivait les scènes une par une, et, qu’il voulait les chasser de sa mémoire. En tout, il est resté une dizaine de jours avec ses frères d’armes. Il n’oubliera pas la barbarie des soldats azerbaïdjanais et de leurs chefs qui donnaient l’ordre de « couper les têtes des soldats morts au combat. Ce sont des barbares, rage-t-il presqu’en colère. Ils n’ont pas d’humanité. Ici, en Artsakh, les terres sont arméniennes depuis toujours. Ce n’est pas d’abord une guerre de religion, c’est une guerre ethnique et de territoire. Puis, nous sommes devenus la première nation chrétienne d’Europe et d’Asie. Et, c’est vrai qu’ils nous appellent les infidèles au combat. Cette guerre est devenue une guerre contre la religion chrétienne. » Benjamin a la foi, mais il n’est plus pratiquant. « Je crois toujours en Dieu, confie-t-il, cependant j’ai vu trop d’horreurs. » Apostolique, Benjamin déclare sa foi « universelle ». L’un de ses meilleurs amis, n’est autre que Mgr Raphaël Minassian, l’archevêque de l’Eglise catholique arménienne.

Son rêve pour l’Arménie

Benjamin connaît Goris, par cœur. Sa famille a accueilli des réfugiés, pendant leur exode. Aujourd’hui, confronté à l’instabilité politique de son pays, à la défaite militaire, à ces dizaines de milliers de réfugiés qui ont tout perdu, il veut rester optimiste.

« Je crois qu’il n’y aura pas de nouvelle guerre. S’il y en avait une, cela voudrait dire que la Russie nous aura abandonné. Mais je n’y crois pas du tout. L’Arménie est stratégique pour la Russie, et, pour l’Europe. Non, je ne pense pas que la Turquie, qui veut rentrer dans l’Europe (avec tous les crimes qu’elle a commis c’est inimaginable), et l’Azerbaïdjan se risqueront à une nouvelle guerre. Maintenant, il faut se tourner vers l’avenir. »

En sortant de l’appartement de sa maman, Benjamin lui glisse : « nous allons faire un tour de la ville et montrer nos trésors ». Dehors, avec sa Toyota, il s’arrête devant une reproduction de la Tour Eiffel, posée sur la place francophone de la ville, non loin du Centre Culturel Francophone. Puis, il repart et se gare sur les hauteurs enneigées de la ville.

« N’est-ce pas magnifique, dit-il en pointant du doigt la ville en contre-bas. Au printemps, c’est encore plus joli. Chaque été nous avons des milliers de touristes, qui viennent en vacances. Nous sommes un lieu très choyé. Quand vous avez vu Goris une première fois, vous y revenez. »

Avec la pandémie, le nombre de touristes a chuté en 2020. La guerre a eu, aussi, pour conséquence d’augmenter considérablement le nombre de malades, avec l’afflux des réfugiés. Trois mois après, les chiffres sont au plus bas. Benjamin, en regardant Goris de haut, semble rêver. Il croit beaucoup au tourisme.

« Merci aux Français »

A ses heures perdues, et, pendant les vacances, il organise des tours dans toute l’Arménie. Bien entendu, il fait visiter Goris. Et, héberge les touristes dans sa maison pour plusieurs nuits. Selon lui,

« l’avenir de l’Arménie, passera bien entendu par la paix intérieure et extérieure, l’amélioration de ses infrastructures et de son économie. Et, surtout par le tourisme. »

Il se souvient avoir accueilli des allemands, des anglais, des russes, et, quelques français. « Ils ne sont pas assez nombreux à venir, explique-t-il. » Il est tard, la nuit vient de tomber. Les routes sont encore plus glissantes que la veille. Benjamin s’arrête devant une échoppe de fabrication artisanale de lavash. C’est le pain traditionnel, qui ressemble à une grande crêpe, une fine galette cuite dans un four enterré, le tandoor. Il en achète et remonte dans sa voiture. Retour à Erevan. Le patriote, qui risque sa vie, est bel et bien amoureux de son pays. C’est aussi un fin cuisinier. Son rêve pour l’Arménie est de la transformer « en petit paradis, en pays des merveilles gastronomiques et touristiques ». Et, ce petit paradis semble commencer à Goris. Elle n’est pas nommée pour rien « la capitale de la Francophonie d’Arménie ». Dans toutes les écoles on y apprend le français. Dans sa voiture, Benjamin abaisse sa vitre et lance :

« quand vous rentrerez en France dites-bien que nous l’aimons. Merci aux Français, merci à Macron de nous aider. Même si nous aimerions qu’il en fasse plus ! »

Il ne le dira pas ouvertement, mais Benjamin aurait aimé que la France intervienne militairement aux côtés de l’Arménie. Son rêve ne s’est pas réalisé. Il s’interroge sur le droit d’une telle intervention.

« Elle en avait, en tout cas, la légitimité puisqu’elle intervient au Sahel contre le terrorisme. Ici, en Artsakh, nous nous sommes battus contre des milices terroristes, des mercenaires qui venaient de Syrie. »

Photos ©DR et texte de notre envoyé spécial Antoine BORDIER

Pour contacter Benjamin : [email protected]

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