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Amoris laetitia : l’analyse de l’Abbé de Tanoüarn

Maxresdefault-e1460645497491Cofondateur de l'Institut du Bon Pasteur à la demande de Benoît XVI, docteur en philosophie, l'Abbé de Tanoüarn est aujourd'hui directeur du Centre Saint-Paul et de Monde & Vie. Il livre sa lecture personnelle de l'exhortation apostolique Amoris Laetitia :

[…] "[F]ace à l’herméneutique de continuité qu’a proposé le pape Benoît, François propose lui une herméneutique de la miséricorde. Non pas la miséricorde qui ferait systématiquement moins cher, non pas la miséricorde qui chercherait à casser les prix pour prétendre que tout se vaut et conclure que rien ne vaut, non ! Mais la miséricorde qui est l’amour unique que Dieu porte à chacun d’entre nous, la miséricorde qui est une grâce et nous pousse en avant, la miséricorde qui non seulement ne casse pas les prix mais nous rend plus chers aux yeux de Dieu, qui que nous soyons. Il me semble que l’herméneutique de continuité, saluée à plusieurs reprises par le pape François, appelle cette herméneutique de la miséricorde, loin de lui être contraire. Il y a un secret providentiel dans la succession des deux derniers pontificats et dans leur profonde complémentarité dans la vérité. Il fallait toute l’insistance pédagogique de Benoît XVI pour se ressaisir de la vérité dans sa splendeur (Jean-Paul II) dans sa centralité. Mais maintenant, avec François, nous découvrons que « la vérité qui ne se tourne pas en amour est une idole ». Benoît XVI lui-même justement ne parlait-il pas de « la charité dans la vérité », caritas in veritate ?

Discerner ce qui est bon et s’en tenir

Jean-Paul II était, sans problème le Curé de l’univers et Dieu sait s’il a fait tourner la boutique ! Le pape François, de façon encore plus ambitieuse, conçoit son rôle comme celui d’un directeur de conscience universel. Il prêche au monde les exercices spirituels de saint Ignace. Il essaie de s’adresser à chacun et de lui dire ce qu’il doit faire pour avancer vers Dieu. Pas question de lui fermer la porte au nez ! Il faut le conduire, par un chemin personnel. Ce n’est pas facile pour un pape de prendre cette attitude, que l’on rencontre surtout au confessionnal.[…]

François veut être aussi l’homme de chacun, prenant les gens là où ils en sont. Son maître mot est celui de saint Ignace : le discernement. Il s’agit pour lui d’aider ceux qui s’approchent de lui, fidèles ou non, à discerner ce qui est bon dans leur vie et à s’y tenir. Il tend à les aider à faire l’expérience de Dieu, comme le fait le prédicateur des Exercices spirituels de saint Ignace, qui enseigne toujours la deuxième annotation de ces Exercices : « Ce n’est pas le fait de savoir beaucoup qui remplit et satisfait l’âme, mais le fait de sentir et de savourer les choses intérieurement » (AL 207).[…]

La maternité de l’Église

Au fond le document du Pontife semble bien faire l’unanimité. Il se rattache à la grande tradition jésuite de la casuistique, c’est-à-dire non du mépris de la loi, mais de l’application de la loi à chaque personne. Comme Dieu s’adresse à chaque personne dans un face-à-face amoureux, parce qu’il nous connaît personnellement et intimement, mieux encore que nous ne nous connaissons nous-mêmes, ainsi l’Église de François voudrait pouvoir s’adapter à chaque cas. Un long texte de saint Thomas d’Aquin est cité en ce sens : « Je demande avec insistance que nous nous souvenions toujours de cet enseignement et que nous apprenions à l’intégrer dans le ministère pastoral » (AL 304), insiste le Saint-Père. On peut résumer ce texte thomasien (IaIIae Q94 a4) en une phrase : « Plus on entre dans les détails plus les exceptions se multiplient ». On sait que ce qui intéresse le Pape, ce sont ces exceptions, ou plutôt c’est nous, dans le détail de notre vie intérieure, nous sommes tous des exceptions. La maternité de l’Église – c’est le pari du nouveau pontificat – est capable de traiter chaque personne de manière exceptionnelle, non seulement en appliquant la loi (qui reste toujours dans le général) mais en connaissant chacune de ses brebis à l’image du Bon Pasteur lui-même. « Un Pasteur ne peut se sentir satisfait en appliquant seulement les lois morales à ceux qui vivent des situations irrégulières comme si elles étaient des pierres qui sont lancées à la vie des personnes. C’est le cas des cœurs fermés qui se cachent derrière les enseignements de l’Église pour s’asseoir sur la cathèdre de Moïse et juger, quelquefois avec supériorité et superficialité… » (AL 305). Une fois de plus, le pape s’en prend ici à ces chrétiens pharisiens, qui risquent de s’entendre dire : « Engeance de vipères… ».[…]


Enseigner de façon christique

On l’aura compris, ce qui est nouveau dans cette exhortation apostolique, ce n’est pas le fond, c’est l’esprit dans lequel l’enseignement millénaire est transmis. Cet esprit est un esprit plus évangélique, plus proche de chacun et en même temps plus imprégné de la certitude qu’il n’y a pas dans l’Église d’un côté les bons et de l’autre côté les pécheurs, mais que nous sommes tous pécheurs et que le Christ est venu « non pour les justes mais pour les pécheurs ». Pour François l’enjeu est considérable : il s’agit de montrer aux populations d’Amérique latine, tentées par l’évangélisme américain, que l’Église catholique est plus évangélique que les évangélistes. Elle garde sa morale millénaire, elle ne peut enseigner une autre morale que celle du Christ, mais elle doit l’enseigner de façon christique.

Certains adversaires de l’exhortation se sont focalisés sur deux lignes du numéro 305 et sur la note qui suit. Je cite : « Il est possible que dans une situation objective de péché – qui n’est pas subjectivement imputable ou qui ne l’est pas pleinement – l’on puisse vivre dans la grâce de Dieu, qu’on puisse aimer et qu’on puisse également grandir dans la vie de la grâce et dans la charité, en recevant à cet effet l’aide de l’Église ». Et la note poursuit : « Dans certains cas, il peut s’agir aussi de l’aide des sacrements ». En omettant de lire la précision entre tirets, sur la situation objective de péché qui n’est pas subjectivement imputable, et en confondant « vivre dans la grâce », recevoir des grâces (actuelles) et « être en état de grâce », certains vont jusqu’à dire (je l’ai entendu de mes oreilles par un prêtre au cours d’une conférence donnée au Centre Saint Paul) que le Pape par ces quelques lignes, remet en question toute la théologie catholique de l’état de grâce et du péché mortel. Il ne parle pourtant ni de l’un ni de l’autre.

De l’importance de la subjectivité de chacun

En réalité, le Souverain Pontife veut s’adresser à chaque fidèle comme un sujet libre, qui a sa propre histoire, ses difficultés mais aussi sa lumière propre."[…]

Il est nécessaire d’envisager un double enseignement : d’une part le péché est objectif, le mal est objectif, le péché et le mal sont en cela une seule et même chose (ce que Mgr Lalanne avait paru oublier à propos de la pédophilie dans une émission récente de RCF) et voilà l’article six ; et d’autre part, nous devons avoir égard à la subjectivité pécheresse, soit qu’elle aggrave son propre péché par une intention plus mauvaise que l’acte matériel qui est le sien, soit qu’elle diminue ou même qu’elle excuse la gravité de son crime par une forme d’ignorance non-coupable de sa part, c’est le sens du terrible article cinq.

Le Pape, directeur de conscience universel, en ces temps de crise ecclésiale et de pénurie de prêtres, s’adresse ou veut s’adresser à chacun d’entre nous, car, comme le disait Benoît XVI dans un autre contexte, « nul n’est de trop dans l’Église ». Il prend chacun là où il est et ne songe pas à imposer d’emblée tout un code moral exigeant à ceux qui ne le connaitraient pas. Là encore, Thomas d’Aquin nous donne une grande leçon de souplesse, expliquant dans la IIIa Pars de sa Somme théologique, que tout homme est membre, au moins en puissance, du Corps mystique du Christ qui est l’Église.

C’est dans cette universalité ecclésiale revendiquée, c’est dans un esprit missionnaire (et non dans un confessionnalisme étriqué) qu’il faut lire l’exhortation apostolique sur la Joie de l’amour."

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